La ligne rouge de la Turquie : son indépendance (analyse)

​​​​​​​Les 10 ambassadeurs qui ont demandé la libération d’Osman Kavala ont finalement fait marche arrière en réitérant leur engagement à ne pas s’immiscer dans les affaires intérieures de la Turquie.

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La ligne rouge de la Turquie : son indépendance (analyse)

 

 

par Öznur Küçüker Sirene

 

Le président Erdoğan a une fois de plus affirmé que son pays ne tolérerait aucune concession quant à son indépendance et à sa souveraineté.  

Un grave incident diplomatique a éclaté lorsque dix ambassadeurs dont ceux des Etats-Unis, de l’Allemagne et de la France, ont signé un appel en faveur de la libération d'Osman Kavala, emprisonné en Turquie pour des accusations d'implication dans la tentative de coup d'Etat du 15 juillet 2016. Après avoir été acquitté en février lors d'un premier procès portant sur son rôle dans les manifestations de Gezi en 2013, il avait immédiatement été placé en détention dans le cadre d'une autre enquête liée au putsch manqué de 2016.

Suite à l’appel conjoint des 10 ambassadeurs, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a ordonné à son ministère des Affaires étrangères de les déclarer « persona non grata » sans pour autant que cette annonce soit suivie d'une notification officielle aux Etats concernés. La presse étrangère a interprété cette situation comme une menace du président Erdoğan d’expulser les dix ambassadeurs dans leurs pays.

Cependant, le calme est revenu lorsque l'ambassade des Etats-Unis à Ankara a fait marche arrière, ce lundi, en déclarant qu'elle respectera l'article 41 de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques, le devoir pour les responsables diplomatiques de ne pas s'immiscer dans les affaires intérieures de l'Etat auprès duquel ils sont accrédités. La déclaration américaine a été suivie par les autres représentations diplomatiques concernées.

Le geste d’apaisement a été salué par le président Erdoğan qui a déclaré qu’« ils seront plus prudents à l’avenir ». « Notre intention n'était pas de susciter une crise, mais de protéger nos droits, notre honneur, notre fierté et nos intérêts souverains », a-t-il expliqué.

Dans la presse turque, ce recul des ambassades étrangères a été observée comme « une victoire diplomatique » de la Turquie qui a donné un message clair et net au monde entier : La Turquie est un pays libre, indépendant et souverain et que « la justice turque ne reçoit d’ordre de personne », comme l’a souligné le chef d’Etat turc.

La Turquie ne veut plus recevoir de leçons sur le respect des droits de l’homme

La question de la détention d’Osman Kavala mais aussi celle de Selahattin Demirtaş, l’ex-co-président du parti politique HDP accusé de « terrorisme » suscite un grand intérêt dans le monde occidental. La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) demande régulièrement la libération de ces deux personnalités.

Pour le président turc, l'arrêt de la CEDH ordonnant la « libération immédiate » de Selahattin Demirtas n'est autre qu'une « décision entièrement politique ». « Demander la libération de celui qui est responsable de la mort de 39 de nos concitoyens relève d'une politique de deux poids deux mesures, c'est de l'hypocrisie », a-t-il expliqué, faisant référence aux événements du 6-8 octobre 2014. Le HDP avait publié, le 6 octobre 2014, une déclaration intitulée « Appel urgent à notre peuple », sur instruction des dirigeants des organisations terroristes PKK / KCK et PYD / YPG. Dans cet appel, le parti, qui était à l’époque dirigé par Selahattin Demirtas et Figen Yüksekdağ Şenoğlu, appelait le peuple « à sortir dans la rue et à soutenir les manifestants contre les restrictions imposées par le gouvernement de l'AK Parti en matière de soutien à Kobané ». En raison des violences simultanées ayant éclaté dans de nombreuses régions de Turquie, 39 personnes dont 2 policiers ont perdu la vie. Le jeune Yasin Börü de 16 ans sauvagement assassiné par des partisans du PKK pendant ces événements est devenu le symbole de l'atrocité du terrorisme et des soutiens dans le pays.

Un autre sujet important est l’hypocrisie du monde occidental au sujet du respect des droits de l’homme. Parmi les 10 pays qui ont dénoncé la détention d’Osman Kavala en Turquie, si on prend l’exemple des Etats-Unis et de la France, on peut y voir de graves violations des droits de l’homme et des paradoxes.

Sans compter tout ce que les Etats-Unis ont causé comme dégâts humains en Irak et en Afghanistan, dans le centre de détention de Guantanamo, on peut aussi s’intéresser au cas de Julian Assange, fondateur de Wikileaks, actuellement détenu dans une prison britannique et qui risque une peine de 175 ans de prison s’il est extradé vers les Etats-Unis. Un autre paradoxe américain est de demander la libération d’Osman Kavala sans pour autant extrader vers la Turquie, Fethullah Gülen, chef de l’organisation terroriste guléniste FETÖ derrière la tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016, ayant fait 251 morts, malgré toutes les preuves soumises par la Turquie à Washington.

Quant à la France, les violences policières contre des manifestants lors des manifestations des Gilets Jaunes, la fermeture de mosquées et d’associations musulmanes après les attentats terroristes commis sur le territoire français, la « loi contre le séparatisme » aux contours flous qui stigmatise la population musulmane du pays, la loi controversée sur la « sécurité globale » sur la diffusion d'images de policiers suscitent de vifs débats au sujet du recul démocratique dans le pays. L’accueil en grande pompe du président d’Egypte Abdel Fattah Al-Sissi à l’Elysée par le président français Emmanuel Macron, le fait que Macron lui a même remis la « légion d’honneur » (juste parce que l’Egypte est un bon client de la France en matière d’achat d’armes !) montrent clairement que la France de Macron ne soucie pas réellement du respect des droits de l’homme quand ses propres intérêts ne sont pas en jeu.

Aujourd’hui, la pression exercée contre la Turquie au sujet de la situation de l’Etat de droit dans le pays, le langage toujours accusatoire et punitif que le monde occidental adopte vis-à-vis d’Ankara sont plutôt le fruit d’une rivalité mal assumée par ces pays avec la Turquie. Grâce au président Recep Tayyip Erdoğan, la Turquie affirme non seulement sa souveraineté à l’intérieur de ses frontières mais aussi étend son influence à travers le monde.

L'auteur de l'article « Turquie et Occident, adversaires utiles » paru ce lundi sur Libération, propose une analyse intéressante sur les relations que le monde occidental entretient avec la Turquie : « Il reste que les relations entre la Turquie d’Erdogan et les pays occidentaux semblent marquées par une adversité nécessaire. Car auprès de quel autre pays au monde dix ambassadeurs protesteraient-ils en même temps ? Qu’il s’agisse d’un journaliste démocrate en Egypte, d’une féministe en Arabie Saoudite ou d’un militant à Hong Kong, pour ne citer que quelques exemples ».



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