Chypre : Erdoğan envoie le message d’« une solution à deux Etats, ou rien » (étude)

Les annonces faites par le président turc Erdoğan lors de sa visite en République turque de Chypre du Nord représentent un message clair et net au monde

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Chypre : Erdoğan envoie le message d’« une solution à deux Etats, ou rien » (étude)

Les annonces faites par le président turc Erdoğan lors de sa visite en République turque de Chypre du Nord représentent un message clair et net au monde : celui de la détermination de la Turquie à créer un Etat turc indépendant sur l’île chyriote.

par Öznur Küçüker Sirene

La visite du président turc Recep Tayyip Erdoğan en République turque de Chypre du Nord (RTCN) les 19 et 20 juillet afin de célébrer le 47e anniversaire de l’opération de paix lancée par l’armée turque à Chypre, était très attendue puisqu’il avait déclaré que « de bonnes nouvelles seront annoncées au parlement de la RTCN ».

La presse étrangère avait commenté qu’« à Chypre, les annonces d’Erdogan étaient attendues », soulignant notamment que les presses grecque et chypriote-grecques craignaient les annonces à venir.

Les médias locaux et étrangers ont avancé différents scénarios au sujet des annonces du chef d’Etat turc, tels qu’une découverte d’hydrocarbures en Méditerranée orientale et dans la zone économique exclusive (AOZ) de Chypre, l’installation d’une base de drones et d’une base navale, la reconnaissance de la RTCN par l’Azerbaïdjan et des détails liés à la réouverture de la ville balnéaire de Maras.

Finalement, le 19 juillet, le président turc a délivré la première annonce importante devant l’Assemblée de la République turque de Chypre du Nord : la construction d’un nouveau Parlement et « d’un palais présidentiel digne de ce nom ».

Cette bonne nouvelle tant attendue cache en réalité plusieurs messages cruciaux adressés au monde.

Détermination de la Turquie au sujet d’une division de l’île en deux États distincts

Avec sa déclaration, le président Erdoğan a notamment marqué la fin du rêve d'une éventuelle réunification de l'île en réitérant sa détermination pour une « solution à deux Etats » impliquant la reconnaissance par la communauté internationale de la RTCN.

Afin de comprendre l'importance de l’annonce d’Erdoğan, il convient également de rappeler brièvement dans quelles conditions l'île a été coupée en deux.

En réaction à un coup d'Etat de nationalistes chypriotes-grecs qui souhaitaient rattacher l'île chypriote à la Grèce et pour assurer la sécurité des Chypriotes-turcs, la Turquie a lancé le 20 juillet 1974 l'opération de paix à Chypre conformément au droit d'intervention découlant des accords. C'est ainsi que la Turquie a garanti la présence du peuple chypriote turc tout en empêchant l'annexion de Chypre par la Grèce. La République turque de Chypre du Nord a déclaré son indépendance le 15 novembre 1983.

Depuis cette date, il y a eu plusieurs tentatives et négociations pour réunir l'île et garantir la paix entre les deux parties de l'île. Elles sont au point mort depuis 2017, l'année à laquelle une tentative de relance de pourparlers a été organisée par l'ONU (qui surveille une zone tampon entre les deux parties de l'île) à Crans-Montana (Suisse).

L'une des démarches les plus connues afin de dénouer l’impasse politique qui persiste à Chypre, c'est certainement celle de l'ancien Secrétaire général des Nations unies (ONU), Kofi Annan, qui a proposé un plan connu sous le nom du « plan Annan » prévoyant la création d’une fédération : la République chypriote unie. Lors d’un référendum tenu le 24 avril 2004, la partie turque a voté en sa faveur à 64,9 %, alors que la partie grecque l'a rejeté à 75,8 %. Au total, les opposants ont donc représenté 66,7 % des 89 % des électeurs ayant participé à l’exercice.

Dans son discours en RTCN, le président Erdoğan a d'ailleurs fait référence à l'échec du plan de réunification de l'île : « Nul progrès dans les négociations ne peut être fait sans accepter qu'il y ait deux peuples et deux Etats (...) Nous n'avons pas cinquante ans à perdre sur des modèles dont l'invalidité a été prouvée ».

Le « deux poids, deux mesures » de l’UE sur la résolution de la question chypriote

Aujourd’hui, ce qui complique davantage la résolution de la question chypriote et l’un des facteurs principaux qui empoisonnent les relations Turquie-UE est certainement le fait que la Grèce ainsi que Chypre font partie de l’UE. Prétextant une soi-disant « invasion illégale » de l’île par l’armée turque, les Grecs et Chypriotes-grecs exercent une pression considérable sur les autres pays membres de l’UE pour que la Turquie ne rejoigne pas l’UE.

Le président Erdoğan a d'ailleurs accusé les Chypriotes-grecs de « bloquer la route à toute solution » et d'être « malhonnêtes », tout en insistant sur les « mensonges » de l'UE. « Les Chypriotes-grecs insistent pour adopter une posture maximaliste, non sincère et incomplète qui est déconnectée de la réalité […], ils ne sont pas honnêtes », a lancé le président turc.

Rappelons que l'idée d’une « solution à deux Etats » suscite une forte opposition de l’UE. Le mois dernier, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a affirmé que l’UE « n’accepterait jamais » une telle configuration, alors que le projet de réunification de l’île avait été rejetée par les Chypriotes-grecs.

Le chef de la diplomatie de l’UE, Josep Borrell, s'est aussi dit « préoccupé » par les annonces d’Erdoğan concernant « la zone clôturée de Maras », dénonçant « une décision unilatérale inacceptable visant à modifier le statut de Maras ». La Turquie a réagi en soulignant que les critiques émises par le chef de la diplomatie de l'UE contre le président turc à propos de Chypre étaient « nulles et non avenues », ajoutant que « Bruxelles ne pouvait jouer aucun rôle dans la résolution du conflit » bientôt cinquantenaire.

En conclusion, le nouveau « palais présidentiel » de la RTCN représente un message clair et net envoyé au monde par le président Erdoğan. La RTCN sera un Etat à part entière, indépendant de l’administration chypriote grecque malgré les condamnations de la communauté internationale. La Turquie possède des liens historiques, culturels et religieux extrêmement forts avec Chypre et garantit aujourd’hui les droits et intérêts des Chypriotes-turcs.

Par ailleurs, Chypre a toujours été et sera une île très convoitée en raison de sa situation géostratégique. Elle permet à la Turquie de sécuriser ses ports sur la côte méditerranéenne et de monter en puissance comme carrefour d’exportation des hydrocarbures entre la Russie, le Caucase, l’Asie centrale, l’Iran et l’UE. L’île chypriote a même gagné en importance au cours du récent conflit en Méditerranée orientale, opposant la Turquie à la Grèce qui adopte une approche maximaliste au sujet du partage des ressources naturelles disponibles dans la région.

Dans ces conditions, il est inconcevable que la Turquie recule dans ses positions fermes quant à l’avenir de la RTCN. Elle poursuivra ses efforts intensifs jusqu’à ce que la RTCN obtienne une reconnaissance internationale en tant qu’Etat indépendant.

 



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