Turquie / Egypte : Un éventuel rapprochement qui inquiète déjà la Grèce et ses alliés (étude)

L’année 2021 est marquée par l’apaisement des tensions dans les relations de la Turquie avec les pays avec lesquels Ankara vit de nombreux désaccords. L’Egypte en fait partie. Un nouveau chapitre peut s’ouvrir entre Ankara et Le Caire.

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Turquie / Egypte : Un éventuel rapprochement qui inquiète déjà la Grèce et ses alliés (étude)

 

par Öznur Küçüker Sirene

La Turquie et l’Egypte sont deux pays puissants de la région, qui entretiennent de longues relations historiques. L'Egypte était sous domination ottomane de 1517 à 1798. Ce sont donc près de trois siècles d'histoire et de culture communes qui lient les peuples turc et égyptien.

Les relations entre les deux pays étaient bonnes jusqu’à une période récente, notamment pendant le mandat de Mohamed Morsi, le premier président du pays élu au suffrage universel, avec lequel le président turc Recep Tayyip Erdoğan entretenait d’excellents rapports.

Tout s’est dégradé entre Ankara et Le Caire depuis la destitution en 2013 de Morsi par l’armée égyptienne après un coup d’Etat militaire contesté. Après la prise du pouvoir du général Abdel Fattah al-Sissi, une nouvelle période de tensions a commencé entre la Turquie et l’Egypte.

Erdoğan n’a jamais caché son désaccord total avec la politique d’al-Sissi et son régime autoritaire mais il a aussi plusieurs fois affirmé que « les Egyptiens sont dans le cœur des Turcs ».

Vers une période d’amélioration des relations turco-égyptiennes

Malgré des relations houleuses entre les leaders des deux pays, le realpolitik fait que les deux puissances régionales ont des intérêts et défis communs.

C'est ainsi que dans un reportage accordé à Bloomberg, le porte-parole de la présidence turque İbrahim Kalın a fait des annonces importantes sur l’avenir des relations turco-égyptiennes. Précisant que « l'Egypte reste toujours le cœur et le cerveau du monde arabe », il assuré qu’« un nouveau chapitre peut être ouvert, une nouvelle page peut être tournée dans nos relations avec l’Égypte ainsi qu’avec d’autres pays du Golfe pour aider à la paix et à la stabilité régionales ». Il a ajouté que les relations bilatérales et régionales pourraient évoluer avec la reprise des contacts entre les deux pays. Il a notamment souligné que la Turquie souhaitait « discuter avec l’Égypte des questions maritimes en Méditerranée orientale ainsi que d’autres questions en Libye, le processus de paix et les Palestiniens ». Selon Kalın, un partenariat turco-égyptien peut contribuer à la stabilité régionale de l’Afrique du Nord à la Méditerranée orientale.

Même ton de déclarations du côté du ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, qui a annoncé que la Turquie était prête à « négocier au sujet des frontières maritimes avec l'Egypte et signer un accord à l'avenir », en cas d'amélioration des relations avec le pays africain.

 

Un éventuel partenariat qui peut changer les équilibres en Méditerranée orientale

En raison des relations tendues avec la Turquie, le président égyptien al-Sissi a préféré jusqu’à présent établir des partenariats avec des pays adversaires / hostiles à Ankara. 

L'Egypte faisait partie des pays (avec la Grèce, Israël, la Jordanie, l'Italie et les territoires palestiniens) qui ont créé en 2019 le « Forum du gaz de la Méditerranée orientale » sans inclure la Turquie. Elle a également signé avec la Grèce un accord délimitant leurs frontières maritimes, au moment de vives tensions entre Ankara et Athènes au sujet du partage des hydrocarbures en Méditerranée orientale.

Le Caire s'est aussi positionné dans le camp opposé à la Turquie dans le conflit libyen. Au mois de juillet dernier, les deux pays étaient même à deux doigts de l'affrontement lorsque l’Egypte a averti que toute avancée vers la ville centrale de Syrte des forces du GNA libyen soutenu par la Turquie, constituait une menace pour sa sécurité et pourrait la pousser à intervenir.

Ajoutons à tout cela les relations particulièrement cordiales entre al-Sissi et son homologue français Emmanuel Macron qui l’a accueilli en grande pompe à Paris en décembre dernier. Macron a même remis la « légion d’honneur » à al-Sissi, un moment caché de la presse afin d’éviter les critiques et indignations du peuple français. Il existe plusieurs raisons qui expliquent ces bons rapports. La première est d'ordre économique. Après le Qatar, l’Arabie Saoudite et l’Égypte sont les pays qui ont reçu le plus d’armes françaises en 2019 et la France souhaite conserver à tout prix son client. La deuxième est d'ordre politico-religieux. Les présidents français et égyptien comptent l’un sur l’autre pour empêcher Erdoğan de se poser « en leader du monde musulman ». Une dernière raison est d'ordre géopolitique. La France a besoin d'un allié comme l'Egypte comme contrepoids à la Turquie dans différentes régions du monde, allant de la Méditerranée orientale à la Libye.

Or les choses avancent lentement mais sûrement entre Ankara et Athènes. Le ministre turc des Affaires étrangères a même souligné mercredi dernier que l'Egypte avait « respecté les frontières sud de notre plateau continental, même après avoir signé un accord avec la Grèce ».« Elle a mené ses activités sans violer nos frontières. (...) Nous le considérons comme un pas positif », a-t-il ajouté.

Ces développements ne sont bien évidemment pas vus d’un bon œil par la Grèce, comme le prouve l’article intitulé « La traîtrise de l'Egypte » publié par le quotidien grec Proto Thema.

Même s’il est encore trop tôt pour savoir comment les relations turco-égyptiennes vont évoluer, il est évident qu’un rapprochement entre les deux puissances régionales serait dans l’intérêt de leurs peuples mais aussi de toute la région. S’il y a un autre point qui est sûr et certain c’est que le dialogue rétabli entre les deux pays en dérangera plus d’un.

 

 



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