Turquie / France : L’OTAN tranche en faveur d’Ankara

Lors de son intervention devant la commission des Affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat français, l’ambassadeur de Turquie à Paris pose les questions qui froissent l’Elysée

1448188
Turquie / France : L’OTAN tranche en faveur d’Ankara

Ismail Hakki Musa, Ambassadeur de Turquie en France, est intervenu mercredi 1er juillet devant la commission des Affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat français.

Les relations entre la Turquie et la France, actuellement tendues, en raison notamment de la position divergente des deux pays sur la situation en Libye, étaient à l’ordre du jour de cette audition.

Le président de la commission sénatoriale, Christian Cambon, (LR / Gaulliste), a débuté son propos en rappelant les « liens traditionnels, historiques et amicaux entre la Turquie et la France ».

Et de préciser que « lorsqu’il y a des crises et des tensions entre amis, la moindre des choses est de pouvoir en débattre et de s’en expliquer avec franchise, pour (arriver à la) diminution de la tension qui agite actuellement la relations entre la France et la Turquie ».

Avant de donner la parole à l’ambassadeur de la Turquie, le sénateur Cambon a passé en revue les différents faits ayant appelé à la tenue de cette audition, citant notamment le récent « incident » survenu en Méditerranée entre une frégate française, présente dans ces eaux dans le cadre d’une mission de l’Alliance Atlantique, et un navire turc qui aurait eu, selon les autorités françaises, « une attitude agressive envers le navire d’un allié de l’OTAN ».

L’ambassadeur Ismail Hakki Musa a, à son tour, débuté son intervention en insistant sur « l’état d’esprit amical » avec lequel il a toujours répondu aux invitations de la commission du Sénat français sous le toit duquel il a « toujours été accueilli chaleureusement ».

Revenant brièvement sur les circonstances qui ont mené à l’internationalisation de la crise libyenne, l’ambassadeur turc a rappelé que le gouvernement de Tripoli était issu de l’accord de Skhirat (Maroc – 2015), conclu sous l’égide des Nations Unies et accueilli favorablement par la communauté internationale, y compris par la France et par la Turquie, lequel accord avait entériné la nomination de Fayez Al-Sarraj à la tête de l’exécutif libyen.

Les choses ont commencé à se compliquer lorsque Khalifa Haftar «a essayé de tout faire pour déconnecter cet accord de son contexte », lançant une attaque militaire contre Tripoli, le 4 avril 2019.

« Tripoli allait tomber entre les main de Haftar » si rien n’avait été entrepris pour empêcher cela, a souligné Hakki Musa.

Et d’interroger son auditoire : « sommes-nous prêts à accepter cela ? D’un côté nous soutenons, nous légitimons et nous endossons un gouvernement que nous reconnaissons comme autorité politique, et en même temps, nous restons dans l’expectative lorsque celui-ci est attaqué de toutes parts ?»

« Ce qui explique la présence turque en Libye c’est bien cela », souligne le diplomate turc, qui rappelle que son pays n’avait pas été la seule partie dont l’aide avait été sollicitée par le gouvernement légitime de Tripoli, puisque « l’OTAN et quatre autres pays, dont la France, avaient été invités » à intervenir en soutien au gouvernement libyen.

La Turquie a agi « dans la stricte légalité. Elle a répondu à une invitation qui émanait du gouvernement légitime de Tripoli », souligne l’Ambassadeur, qui ajoute que « si il n’y avait pas eu l’intervention de la Turquie, il n’y aurait plus de gouvernement légitime à Tripoli ».

Et de rappeler que le gouvernement libyen ne demande rien de plus que toutes les forces sur le terrain reprennent les positions qu’elles occupaient au moment de la conclusion de l’accord de 2015.

S’agissant de ce que les autorités françaises ont qualifié « d’incident en Méditerranée », Ismail Hakki Musa rappelle que le cargo turc « Cirkin » avait été interrogé à trois reprises en l’espace de 24 heures par des navires de guerre opérant dans ces eaux, « du jamais vu » de mémoire de marins, insiste l’ambassadeur.

Les deux premiers contacts des navires de guerre (grec et italien) avec le cargo turc « se passent très bien, tout se déroule normalement ».

Lorsque la frégate française intervient, quelques temps plus tard, pour la même raison, elle adopte une position agressive dans ses manœuvres, allant jusqu’à faire ce qui ne peut être qualifié autrement que par « une queue de poisson » coupant la route de la frégate Turque « Oruçreis » en passant à grande vitesse (20 nœuds) à moins de 2000 mètres de sa proue. Et c’est là que l’Oruçreis, interfère en s’approchant du cargo turc et de la frégate française.

Le ministère français des Armées accuse la frégate Turque « Oruçreis » d’avoir « illuminé le Courbet avec leur radar de conduite de tir » à trois reprises. « Illuminer avec un radar de conduite de tir » est une posture extrêmement agressive : c’est l’étape qui précède le tir.

Documents à l’appui (captures d’écran du radar de l’Oruçreis) l’ambassadeur de Turquie souligne que la Marine turque a réfuté cette accusation et expliqué qu’il n’y a pas eu d’« illumination » mais une simple « désignation », procédure non hostile consistant à surveiller les manœuvres « inhabituelles » de la frégate française.

À la demande des autorités françaises, le secrétaire général de l’OTAN a diligenté une enquête sur cet incident. « Le secrétaire général de l’OTAN ordonné une investigation qui vient d’être faite et d’après les informations que j’ai eues, il semblerait que ce ne soit pas concluant compte tenu de la réclamation de nos amis français», fait remarquer Ismaïl Hakki Musa, et d’ajouter : « Il semble que les experts de l’Otan n’arrivent pas à la même conclusion ».

L’ambassadeur indique également que l’enquête de l’OTAN n’ayant pas donné raison à la partie française, la France aurait décidé de retirer la frégate Courbet de l’opération ‘’Sea Guardian’’, dont l’une des missions est de veiller au respect de l’embargo imposé par l’ONU sur la vente d’armes à la Libye.

«S’agissant de cet embargo, vos amis turcs ne comprennent pas pourquoi en Europe, de surcroit en France, on s’intéresse seulement à un contrôle maritime, alors que nous savons tous (…) que l’embargo est violé quotidiennement par voie aérienne (Vols à partir des Emirats Arabes Unis et de la Syrie) et par voie terrestre (frontière égyptienne), pourquoi on ne pose pas de questions ? Pourquoi est-on indulgents là-dessus ?» interroge Ismail Hakki Musa.

Et de renchérir : « Quand on soutient un gouvernement légitime, nous jouons ‘’un jeu dangereux”, mais quand certains pays, l’Egypte, les Emirats Arabes Unis et d’autres soutiennent Haftar, ils sont dans la légitimité et ne ‘’jouent pas un jeu dangereux’’ ! »

Cette position de la France n’est-elle pas « biaisée » ? interroge de nouveau l’ambassadeur turc, qui rappelle à son auditoire que le Sénat français, qui a toujours été sensible aux questions relatives au respect des droits de l’Homme, n’a pas pris position contre les atrocités commises par les milices de Haftar.

Quand Les forces de Haftar se sont retirées de Tarhouna, des fosses communes ont été découvertes sur les lieux, « Haftar n’est pas un ange » s’indigne l’ambassadeur, qui appelle les autorités françaises, par le biais du Sénat à réagir à ces atrocités, comme il appelle la presse française à en faire état.

Réagissant à une intervention d’un sénateur questionnant la position de la Turquie dans l’OTAN, Ismaïl Hakki Musa a déclaré : « Je crois que quand on parle de la Turquie dans l’OTAN, on n’est pas toujours à la hauteur des enjeux ».

« La Turquie, ce n’est pas un pays quelconque dans l’Otan (…) Imaginez l’OTAN sans la Turquie ! Vous n’aurez plus d’OTAN ! Il n’y aura plus d’OTAN sans la Turquie ! Vous ne saurez pas traiter l’Iran, l’Irak, la Syrie, la Méditerranée au sud, le Caucase, la Libye, l’Egypte », a souligné l’ambassadeur de Turquie.

Et de conclure : « Nous avons gardé le flanc Sud et Est pendant la Guerre froide avec beaucoup d’efforts, des fois au détriment de la prospérité de notre nation, de notre peuple ».

AA



SUR LE MEME SUJET