La France, un allié de circonstance pour la Turquie à Idlib ?

Malgré les récentes crises politiques et diplomatiques entre la Turquie et la France, les deux pays semblent partager la même position au sujet de la crise qui se poursuit à Idlib

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La France, un allié de circonstance pour la Turquie à Idlib ?


Malgré les récentes crises politiques et diplomatiques entre la Turquie et la France, notamment après que le président français Emmanuel Macron a déclaré qu'on ne « peut pas avoir les lois de la Turquie sur le sol de France » dans le cadre de sa lutte contre le communautarisme, les deux pays semblent partager la même position au sujet de la crise qui se poursuit à Idlib.

 

par Öznur Küçüker Sirene, 27/02/2020

 

La tension ne cesse de grimper à Idlib, dernier bastion de l’opposition, provoquant l’un des plus grands drames humanitaires en Syrie depuis le début de la guerre en 2011 dans le pays. Alors que les efforts diplomatiques intenses de la Turquie se poursuivent pour résoudre la crise sans précédent à Idlib, le président Recep Tayyip Erdoğan a annoncé qu'il rencontrera les dirigeants européens Emmanuel Macron et Angela Merkel ainsi que le président russe Vladimir Poutine le 5 mars en Turquie.

Peu de temps après cette annonce, Erdoğan a déclaré cette fois-ci qu’une délégation russe arrivera mercredi en Turquie pour des pourparlers sur Idlib. Il a ajouté qu'« il n’y a pas d’alliance totale entre Macron, Merkel et Poutine concernant les pourparlers tenus en fin de semaine. Une réunion pourrait avoir lieu avec Poutine le 5 mars. Il sera question d’entretiens en tête à tête, à Istanbul ou Ankara », jetant ainsi un doute sur la réunion quadripartite initialement annoncée pour la semaine prochaine.

Mais quelles sont les points de désaccord entre la Russie et les deux puissances européennes ? Comment se fait-il que le président français Emmanuel Macron partage la position de la Turquie en Syrie après les récentes tensions diplomatiques et politiques entre les deux pays ?

Idlib : la pire crise humanitaire depuis 2011, aggravée par le soutien de Moscou au régime d’Assad

Le conflit à Idlib remonte presque au début de la guerre civile, la province étant lentement transformée en bastion pour l'opposition et devenant plus tard son seul bastion dans tout le pays. Idlib, qui a reçu un afflux massif de migrants par le biais de déplacements internes et a atteint une population de 4 millions d'habitants, a été prise sous contrôle par les forces de l'opposition en 2015 pour la première fois. Depuis lors, il est devenu une cible permanente pour les attaques du régime.

La Turquie et la Russie ont conclu en septembre 2018 l’accord de Sotchi afin de faire d'Idlib une zone de désescalade dans laquelle les actes d'agression sont expressément interdits. Or, malgré cet accord, plus de 1 800 civils ont été tués dans les attaques du régime et des forces russes, le cessez-le-feu de 2018 ainsi qu’un nouveau qui a commencé le 12 janvier 2019 étant continuellement violés.

L’ONU estime que l’offensive en cours du régime syrien dans la province d’Idlib a déplacé quelque 900.000 personnes, en vaste majorité des femmes et des enfants, depuis le début du mois de décembre. Jamais la Syrie, en guerre depuis 2011, n'a connu un tel exode sur une période de temps aussi courte. 

On a assisté à une détérioration de la situation à Idlib mais aussi des relations turco-russes lorsque 13 soldats turcs sont tombés en martyr dans des bombardements des forces gouvernementales syriennes soutenues par la Russie. Depuis début février, d'importants renforts turcs ont été envoyés autour des douze postes d'observations turcs présents à Idlib. Erdoğan a averti les forces d'Assad de se retirer de certaines zones d'Idlib d'ici fin février, menaçant dans le cas contraire d'avoir recours à la force, ce qui est interprété comme « la pire des options » par la Russie.

Pour l’instant, malgré les efforts diplomatiques, la Turquie et la Russie n’ont pas pu trouver de compromis. La visite de la délégation russe en Turquie sera donc cruciale pour déterminer si les deux pays pourront trouver ou non un terrain d’entente sur la situation à Idlib.

Macron condamne l’offensive à Idlib

Malgré des agendas différents en Libye, en Méditerranée orientale, en Afrique mais aussi en Syrie avec Paris s’opposant à la dernière opération militaire Source de Paix de la Turquie dans le nord de la Syrie, Macron semble se ranger du côté turc au sujet de la situation critique à Idlib. Après la mort de soldats turcs lors des bombardements du régime d'Assad, Macron a condamné « avec la plus grande fermeté » les « attaques militaires menées par le régime de Bachar el-Assad » tout en soulignant que la situation à Idlib était « l'un des pires drames humanitaires ».

Par la suite, le président français Emmanuel Macron tout comme la chancelière allemande Angela Merkel ont souligné leur « détermination à assister à une entrevue avec les présidents Erdoğan et Poutine afin de parvenir au règlement politique de la crise ». Les deux chefs d’Etat européens appellent à un cessez-le-feu immédiat et à ce que l’accès à l’aide humanitaire soit assuré pour ceux qui en ont besoin.

Cette solidarité affichée par la France à la Turquie s’explique principalement par le récent rapprochement turco-américain suite à la montée de la tension entre la Turquie et la Russie au sujet de la situation à Idlib. Les États-Unis, considérant le différend turco-russe comme une opportunité, soutiennent les efforts de la Turquie à Idlib mais ne devraient fournir aucun soutien militaire. Cependant, le Pentagone a déclaré qu'il y avait un dialogue sur le déploiement de missiles Patriot à Hatay. La Turquie est en quelque sorte le représentant de l’OTAN sur place.

Par ailleurs, vu l’ampleur de la crise humanitaire à Idlib, il est clair que les deux puissances européennes -la France et l’Allemagne- craignent un nouvel afflux de migrants que la Turquie ne pourra certainement pas gérer toute seule cette fois-ci. L’exode d’environ un million de personnes voire plus d’Idlib aura des conséquences humaines et financières considérables sur les pays européens.  

En conclusion, si pour l’instant deux nouveaux camps semblent se dessiner en Syrie avec Assad soutenu par Moscou d’un côté et la Turquie soutenue par les Etats-Unis et les autres alliés européens de l’OTAN, la coopération étroite turco-russe peut changer à tout moment les équilibres.

Tous les yeux seront donc rivés sur la Turquie qui recevra ce mercredi une délégation russe pour essayer de négocier une nouvelle fois l’arrêt des hostilités et de la crise humanitaire à Idlib en privilégiant la carte de la diplomatie.

 

 



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