S-400 ou changement d'axe des Etats-Unis? (2)

Étude du Prof. Dr. Kudret Bulbul, Doyen de la faculté des Sciences politiques de l’université Yildirim Beyazit d’Ankara…

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S-400 ou changement d'axe des Etats-Unis? (2)

 

Dans notre précédant épisode nous avions évoqué l’effondrement de l’ordre de la Guerre froide fondé avec la conférence de Yalta après la Seconde Guerre mondiale, mais précisé qu’un nouvel ordre n’avait pas encore été mis en place. Nous avions parlé de la quête d’un nouvel ordre mondial, du changement d’axe des États-Unis, de la Russie et de la Chine, noté que l’axe de la justice avait besoin d’un nouvel ordre, et nous en étions restés là.

Après ces évaluations générales, nous pouvons reprendre de là où nous en étions restés. Nous pouvons passer à la Turquie, aux besoins de la Turquie en matière de sécurité.

 

Le besoin de la Turquie en matière de sécurité

La République de Turquie fondée au terme de la chute de l’Empire ottoman qui a perdu une importante partie de ses terres après la Première Guerre Mondiale, avait pu poursuivre son existence bien que ce soit dans une géographie plus restreinte.

La Turquie a davantage commencé à agir avec le bloc occidental après la demande formulée ouvertement par l’Union soviétique concernant le Bosphore et conformément à sa politique adoptée dans les années 1940 pour l’accès aux mers chaudes. Elle a adhéré à l’Otan en 1952. La Turquie a fait ce qui lui revenait dans le cadre de la politique d’encerclement de la Russie adoptée par le bloc occidental. De son côté, l’Otan a contribué aux besoins de la Turquie pour sa défense face à la menace ouverte de l’URSS.

Au terme de la Guerre Froide dont le cadre général a été susmentionné, la Russie ne représentait plus une menace prioritaire pour l’Occident. La Turquie continue d’accomplir son devoir comme pays membre de l’Otan au sein du bloc occidental. En contrepartie, elle ne voit pas une approche semblable de la part des pays occidentaux. La Turquie qui héberge des millions de réfugiés syriens, contribue à la démocratie et à la stabilité occidentales, et empêche que les pays occidentaux tombent dans les bras du fascisme et du nazisme. En contrepartie, elle a été délaissée face à la menace émanant de la Syrie, contre sa sécurité. Et bien plus encore, malgré qu’elle soit membre de l’Otan, la Turquie est sous la menace ouverte des politiques axées particulièrement sur les États-Unis. Sa demande d’achat de système de défense aérienne Patriot, a été rejetée par les États-Unis. De plus les Patriot positionnés par les États-Unis et l’Allemagne, ont été eux aussi retirés en plein milieu de la guerre.

D’autre part, le fait que les États-Unis soient en collaboration avec le PKK reconnu comme organisation terroriste causant la mort de 50 000 personnes en Turquie et contre qui cette dernière lutte depuis des dizaines d’années, ainsi qu’avec le PYD, branche syrienne de l’organisation terroriste PKK, était, à juste titre, en aucun cas acceptable par la Turquie qui considère cette situation comme des efforts de formation d’un État terroriste à ses frontières. La Turquie condamne sévèrement le renforcement de l’organisation terroristes PYD avec la livraison d’une armada militaire de 7 000 poids-lourds.

Il est inéluctable que la Turquie entreprenne des coopérations avec la Russie, la Chine et d’autres pays, alors que les besoins sécuritaires de la Turquie sont négligés et les appareils dont elle a besoin pour sa propre défense ne lui sont pas vendus. Quel que soit le parti au pouvoir, on ne peut attendre d’aucun parti pensant à l’avenir de son pays, qu’il attende les bras croisés sans chercher de solution, d’alternative, lorsqu’il n’obtient le soutien d’aucun pays occidental. Si ce n’est de la naïveté, attendre de la part de la Turquie qu’elle ne fasse rien, ne peut être expliqué que par la volonté de la mettre davantage en difficulté.

 

Le changement d’axe des États-Unis

Les pays tels que l’Allemagne, le Japon et la Corée du Sud sont toujours sous le parapluie de sécurité des États-Unis. Ils parviennent à poursuivre leur stabilité et croissance sous ce parapluie assuré par les États-Unis. Ce même parapluie avait été assuré à la Turquie durant la période de la Guerre Froide. Mais au jour d’aujourd’hui, loin de lui apporter ce parapluie de sécurité, la sécurité de la Turquie est très ouvertement menacée.

Depuis des dizaines d’années, la Turquie fait plus qu’accomplir ses devoirs au sein de l’Otan, de l’axe occidental. C’est un pays qui a en fait plus qu’elle n’en n’a reçu. La position de la Turquie n’a pas changé aujourd’hui. C’est pourquoi, contrairement à ce que soulignent ces dernières années les intellectuels occidentaux et pro-occidentaux, le changement d’axe n’est pas valable pour la Turquie, mais plutôt pour l’Occident en générale et plus particulièrement pour les États-Unis.

Le changement d’axe des États-Unis n’est pas valable que concernant la Turquie. Les pays voisins des États-Unis, tels que le Mexique, le Canada, mais aussi les pays européens, sont face aux conséquences de ce changement d’axe. De même, les tensions vécues avec l’Iran, la Corée du Nord, les pays d’Amérique latine, la Russie et la Chine, peuvent être évaluées dans ce contexte.

Les raisons du changement d’axe des États-Unis peuvent être le sujet d’une autre étude. Ces raisons ne sont pas uniquement liées aux priorités qui ont changé au terme de la Guerre froide, mais au fait que les États-Unis et les pays occidentaux n’aient pas tiré suffisamment de profits des processus de mondialisation, ce qui explique le fait que les États-Unis aient commencé à suivre une politique sans principe par peur de perdre son leadership international, contrairement à leurs anciennes politiques ouvertes et concurrentielles basées sur des principes.

 

La différence de position entre l’Otan et les États-Unis

Dans sa lettre adressée au ministre turc de la Défense nationale Hulusi Akar, le Secrétaire américain à la Défense par intérim Patrick Shanahan affirme que l’achat par la Turquie de système de défense aérienne S-400 de la Russie, pourrait endommager sa coopération avec les États-Unis et l’Otan, que cette situation pourrait affecter le secteur de la Défense et les objectifs de croissance économique ainsi que le commerce international, selon des informations publiées par certains médias. « La Turquie ne pourra pas acheter de F-35 en cas de livraison des S-400 », a déclaré Shanahan, selon les mêmes informations.

Cette lettre montre à elle seule, que la Turquie ne peut laisser à aucun axe ses propres besoins de sécurité. La Turquie est menacée d’être écartée unilatéralement, des F-35, projet dont la production en coopération avec plusieurs pays, avait été précédemment décidée.

La déclaration de Shanahan selon laquelle, l’achat des S-400 pourrait affecter les relations entre la Turquie et l’Otan, ne reflète pas la réalité. Car, le secrétaire général de l’Otan l’a personnellement affirmé lors de sa visite en Turquie. Le secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg a déclaré que les pays membres de l’Otan ont le droit de se défendre.

En conclusion, comparée aux pays occidentaux et aux États-Unis, la Turquie est peut-être le pays qui a changé le moins son axe. La Turquie n’est pas en quête d’une alliance qui mettra fin à ses alliances historiques. Le changement de position et d’axe est plutôt valable pour certains pays occidentaux et en particulier pour les États-Unis qui négligent la sécurité de la Turquie et qui souhaitent former un État terroriste aux frontières de la Turquie en coopération avec des organisations terroristes. Alors que le changement d’axe est clairement visible en Occident lorsqu’on compare la situation à l’époque de la Guerre froide, pour quelle raison et au nom de quoi la Turquie devrait renoncer à assurer sa propre sécurité via les S-400 ou d’autre systèmes semblables ?



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