Quand la Turquie s'oppose aux Etats-Unis dans ses décisions et actions (étude)

Qui dirait qu’un jour, la Turquie considérée comme un grand allié des Etats-Unis aura la force et les moyens nécessaires pour s’opposer ouvertement aux choix américains ?

Quand la Turquie s'oppose aux Etats-Unis dans ses décisions et actions (étude)

Qui dirait qu’un jour, la Turquie considérée comme un grand allié des Etats-Unis aura la force et les moyens nécessaires pour s’opposer ouvertement aux choix américains ? Il a fallu attendre plus de 50 ans pour être témoin de ce revirement de position historique avec une Turquie plus forte sur le plan économique et plus déterminée la scène internationale.

Öznur Küçüker Sirene, 21/02/2019

Fini l’époque où les Occidentaux osaient qualifier la Turquie de « cheval de Troie » des Etats-Unis. En effet, plus de 50 ans après la visite d’Etat du président turc de l’époque Celal Bayar aux États-Unis, qui a marqué le début d’une alliance étroite entre les deux pays, l’antiaméricanisme atteint de nouveaux sommets en Turquie.

Une nouvelle étude réalisée par l'Université Kadir Has d'Istanbul a révélé que 81,9% des Turcs considéraient les États-Unis comme une menace. Le sondage, qui s’est déroulé du 12 décembre au 4 janvier dans 20 provinces et sur un échantillon de 1 000 personnes, est une preuve supplémentaire que la relation entre les deux alliés de l’OTAN se détériore.

Pourtant les deux pays ont un long passé d’alliance et de coopération : Les relations étroites entre Ankara et Washington ont véritablement commencé juste après la Seconde Guerre mondiale. Elle a également envoyé en 1950 un contingent en Corée en renfort des forces de l’ONU sous commandement américain et est devenue membre de l’OTAN en 1952.

Or, ces dernières années les crises et tensions ne cessent de s’aggraver entre les deux alliés historiques pour différentes raisons telles que l’emprisonnement du pasteur américain Andrew Brunson en Turquie, la « guerre économique » lancée par les Etats-Unis à la Turquie avec des sanctions et menaces -ce qui a provoqué une dépréciation de la livre turque face au dollar-, le soutien explicite du président américain Donald Trump aux YPG, affiliées au groupe terroriste PKK en Syrie ou encore la réticence américaine à extrader à la Turquie Fethullah Gülen, chef du groupe terroriste guléniste (FETÖ) ayant orchestré la tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016 dans le pays.

Face à cette évolution des relations et au développement économique turc sans précédent depuis l’arrivée au pouvoir du Parti de la Justice et du Développement (AKP) en 2002, la Turquie a adopté une toute nouvelle attitude devant les Etats-Unis : elle est ainsi plus indépendante que jamais vis-à-vis des Etats-Unis dans ses prises de position et actions, ce que nous essaierons de montrer dans notre article avec des exemples concrets.

Sotchi vs. Varsovie : lorsque la Turquie privilégie la Russie et l’Iran pour résoudre le conflit syrien

L’exemple le plus récent et frappant de l’éloignement de la Turquie vis-à-vis des Etats-Unis est le choix de participation du président Recep Tayyip Erdoğan au sommet tripartite de Sotchi aux côtés de ses homologues russe et iranien le 14 février et non à la Conférence sur le Moyen-Orient, organisée à Varsovie le même jour par les Etats-Unis et la Pologne.

La Turquie n’y était représentée que par du personnel de l'ambassade. Par ce choix, la Turquie a clairement fait savoir quel camp elle a choisi notamment au sujet de la résolution du conflit syrien.

En se réunissant régulièrement avec les deux puissances régionales depuis novembre 2017 dans le processus d’Astana, la Turquie montre qu’elle ne fait plus confiance à son partenaire américain dans le dossier syrien.

Les raisons sont nombreuses, le plus grand point de désaccord étant le soutien américain aux YPG, branche syrienne du PKK classé organisation terroriste à la fois par la Turquie, l’UE et les Etats-Unis, sous prétexte de « combattre Daech ».

S’adressant aux responsables américains, Erdoğan a déclaré le 18 février lors d’un rassemblement pour la campagne électorale à Burdur dans le sud-ouest de la Turquie : « Vous fournissez aux terroristes environ 23 000 camions d’armes et d’outils via l’Irak, mais quand nous vous le demandons, vous ne nous les vendez même pas. Quel genre d’alliance est-ce au sein de l’OTAN ?».

Les Etats-Unis se sont également montrés peu fiables avec d’autres promesses qu’ils n’ont pas tenues comme l’accord conclu avec la Turquie sur Manbij, en vertu duquel les YPG devaient se retirer de Manbij et les forces turques et américaines assurer conjointement la sécurité et la stabilité dans la ville. Néanmoins, les États-Unis n'ont respecté ni la feuille de route, ni le calendrier sur Manbij et les YPG n'ont pas quitté la zone. « Les États-Unis nous ont promis de retirer le groupe terroriste de Manbij. Mais ils ne l'ont toujours pas retiré. Alors, nous leur avons ensuite dit ouvertement, si vous ne le faites pas vous-mêmes, nous entrerons à Manbij et nous gérerons nous-mêmes », a ainsi annoncé Erdoğan en décembre 2018.

Enfin le dernier point surlequel il existe encore de nombreuses incertitudes est le retrait prévu des troupes américaines de Syrie après une annonce surprise du président Trump sur la question le 19 décembre. Si au début cette déclaration était considérée comme « la victoire diplomatique » du président turc -puisqu’elle est survenue après un entretien téléphonique entre Erdoğan et Trump-, elle a suscité de vives réactions dans l’entourage proche de Trump qui a essayé de le convaincre que c’était une décision erronée. Aujourd’hui le calendrier, le délai et les conditions de ce retrait restent encore flous comme dans le cas de toutes les autres promesses non tenues par les Etats-Unis.

Achat des missiles russes S-400 malgré les menaces américaines

Si les Etats-Unis ne respectent plus leurs engagements vis-à-vis de la Turquie en préférant s’allier avec une organisation terroriste pour en combattre une autre en Syrie, ils ne cessent pourtant d’essayer d’intimider la Turquie par des menaces, chantages et ultimatums.

Le cas l'achat de systèmes russes de défense anti-aérienne S-400 par la Turquie en est la meilleure preuve. Exerçant des pressions constantes sur la Turquie pour qu'elle renonce à l'acquisition de ces missiles russes S-400, les Etats-Unis la menacent de refuser de lui livrer des chasseurs F-35 et de lui imposer des sanctions économiques conformément à une loi adoptée par le Congrès américain en 2017.

La raison de ces menaces est simple : imposer à la Turquie d’acheter les systèmes américains Patriot à la place des missiles russes S-400.

Afin de montrer clairement que la Turquie n’est pas intimidée par ces menaces et qu’elle ne cédera pas aux exigences américaines, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, a répondu qu'Ankara achèterait des chasseurs « ailleurs » si les États-Unis lui refusaient les F-35. Par ailleurs, le président Erdoğan aussi est resté insensible à ces menaces : « Nous avons conclu ce contrat de S-400 avec la Russie. Il est hors de question pour nous de revenir là-dessus. C'est fait », a-t-il déclaré, précisant que l'achat de missiles Patriot ne se ferait uniquement que s'il sert les intérêts nationaux de de la Turquie.

La Turquie s’oppose ouvertement aux Etats-Unis : statut de Jérusalem, affaire Khashoggi, dossier iranien, soutien à Maduro

Les points de désaccord entre la Turquie et les Etats-Unis ne se limitent pas uniquement au conflit syrien. Si dans le passé la Turquie s’affichait souvent du côté des Etats-Unis sur d’importantes questions internationales, aujourd’hui elle s’oppose régulièrement aux choix américains.

Nous pouvons illustrer ces divergences avec les cas du statut de Jérusalem, de l’affaire Khashoggi, du dossier iranien et du soutien apporté au président vénézuélien Nicolas Maduro contrairement aux Etats-Unis.

Après avoir reconnu, le 6 décembre 2017, Jérusalem comme capitale d’Israël, les États-Unis de Donald Trump ont transféré le 14 mai 2018 leur ambassade de Tel Aviv dans cette ville. Le dirigeant qui a affiché la réaction la plus sévère face à cette décision fut Recep Tayyip Erdoğan. Appelant tous les pays à reconnaitre officiellement Jérusalem-Est en tant que capitale de la Palestine, « l'histoire pardonnera ni les États-Unis, ni Israël », a-t-il réagi tout en soulignant que les Etats-Unis avaient perdu leur rôle de médiateur au Proche-Orient.

Dans l’affaire du journaliste saoudien Jamal Khashoggi tué dans le consulat de son pays à Istanbul, la Turquie et les Etats-Unis n’ont pas non plus adopté la même stratégie. Alors que la Turquie s’est chargée de révéler au monde entier la vérité sur l’affaire, les Etats-Unis ont préféré couvrir leur allié saoudien malgré les preuves. 

Les divergences turco-américaines ne s’arrêtent pas là : la Turquie a également vivement condamné les choix américains dans les autres parties du monde, que ce soit en Iran qu’au Vénézuela. Face à l’administration Trump qui privilégie de plus en plus son allié israélien au détriment des intérêts de tous les autres pays du monde, la Turquie a vivement critiqué les sanctions américaines à l'égard de l'Iran, estimant que ces mesures qualifiées de « dangereuses » menaçaient l'« équilibre du monde».« Elles sont contraires au droit et à la diplomatie. Nous ne voulons pas vivre dans un monde impérial », a déclaré Erdoğan.

Quant au Venezuela, lorsque Juan Guaido s’est autoproclamé « président par intérim » de son pays, les Etats-Unis ont immédiatement reconnu la légitimité de sa présidence. Alors qu’en dehors des Etats-Unis, une bonne partie de l’UE et plusieurs pays d’Amérique latine ont affiché leur soutien à Juan Guaido, la Turquie s'est encore une fois placée dans le camp des États qui résistent à « l'impérialisme pro-américain », aux côtés du président Nicolas Maduro avec la Russie, la Chine et l’Iran. Ce que les Etats-Unis et les pays occidentaux ont tenté de faire au Venezuela a été perçu par la société et les responsables turcs comme une tentative de renverser un président démocratiquement élu par un coup d’Etat comme ils l’ont déjà tenté en Turquie le 15 juillet 2016.

A travers ces nombreux exemples, nous pouvons facilement constater le fossé qui s’agrandit entre la Turquie et les Etats-Unis. Devant l’impérialisme américain de plus en plus agressif qui consiste à menacer, intimider, imposer des sanctions économiques et déstabiliser les pays qui n’obéissent pas aux ordres des Etats-Unis, la Turquie mène aujourd’hui une guerre sans relâche contre tous les oppresseurs du monde, avec pour devise « le monde est plus grand que cinq ».



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