Afrique : Bras de fer entre la Turquie et la France

S’il y a un endroit dans le monde, où la Turquie et la France ont des intérêts et stratégies divergentes, c’est bien l’Afrique.

1718830
Afrique : Bras de fer entre la Turquie et la France

par Öznur Küçüker Sirene

Depuis que le président français Emmanuel Macron est au pouvoir il entreprend de nombreuses initiatives (telles que la restitution d'œuvres du patrimoine africain à plusieurs pays comme le Sénégal, le Bénin ou Madagascar, ou la fin du franc CFA) afin d’améliorer l’image de la France en Afrique.

En novembre 2020, Macron avait dénoncé la « stratégie » menée par la Russie et la Turquie pour alimenter un sentiment anti-français en Afrique en jouant « sur le ressentiment post-colonial ». Selon lui, il ne faut être « prisonnier de son passé ».

Du 7 au 9 octobre, le premier sommet Afrique-France sous sa présidence a eu lieu à Montpellier sous le nom de « Changer les villes pour changer la vie ») avec la participation de près de 3000 personnes. La nouveauté de ce rendez-vous était l'absence de chefs d'Etats africains pour donner la parole à la jeunesse, aux membres de la société civile et de la diaspora africaine.

Algérie, Burkina Faso, Mali, Sénégal…Des voix qui s’élèvent à travers le continent africain

Les choses ne se sont pas déroulées comme prévu lors du sommet Afrique-France. Les titres de la presse en sont la meilleure preuve. Pour en citer quelques exemples, on peut donner « Macron 'recadré' par de jeunes africains au sommet de Montpellier » (BBC News), « Sommet Afrique-France : Emmanuel Macron bousculé par des échanges musclés avec la jeunesse africaine » (LCI), « Sommet Afrique-France : une entrepreneuse burkinabè donne une leçon à Emmanuel Macron » (Valeurs Actuelles).

En effet, lors du sommet, Macron a dû faire face à de nombreuses critiques et reproches au sujet de l’approche de la France dans ses rapports avec l’Afrique.

L'entrepreneuse burkinabè Ragnimwendé Eldaa Koama a d'abord vivement critiqué « l'aide au développement » organisée par la France en Afrique. Selon elle, il s'agirait d'un dispositif qui « rend esclave » et « empêche les peuples de s’en sortir par eux-mêmes ». Elle a par la suite tenu un discours « sans filtre » qui a fait beaucoup d’échos en France et dans les pays africains. « Si la relation entre les pays d'Afrique et la France était une marmite, sachez qu'elle est très sale, cette marmite. Elle est sale de reconnaissance légère des exactions commises, elle est sale de corruption, de non transparence, de vocabulaire dévalorisant, elle est sale, monsieur le Président ! Je vous invite à la récurer », a-t-elle dit au président français.

L'activiste malienne Adam Dicko n’a pas non plus mâché ses mots devant Macron. « Monsieur le Président, vous dites tout le temps que sans l'intervention de la France, il n'y aurait pas de gouvernement au Mali. Sachez bien que sans l'Afrique, la France n'existerait pas. Nous sommes liés par l'histoire et vous devez cesser de faire croire que vous voulez aider les Africains. Nous devons plutôt parler de partenariat. L'Afrique n'est pas un continent de misère ou de chômage, mais un continent jeune, optimiste, enthousiaste », a-t-elle précisé, rappelant que la présence de la France au Sahel est la conséquence de l'intervention de la France en Libye qui à l'époque a ignoré l'Union africaine.

L'activiste sénégalais Cheikh Fall aussi a tenu un fort discours devant Macron : « Demandez pardon à l’Afrique et aux Africains. Arrêtez de renforcer le pouvoir des dictateurs africains. Arrêtez cette pseudo coopération paternaliste. Programmez un dispositif de retrait progressif et défini de vos bases militaires en Afrique. Mettons ensemble un mécanisme de collaboration franche afin de renforcer les acquis démocratiques. Mettez en œuvre vos engagements d’Abidjan de 2019 sur la réforme du Franc CFA et transférez les réserves de fonds vers l’Afrique », a-t-il déclaré.

En dehors du sommet Afrique-France, la France et l’Algérie vivent une crise diplomatique sans précédent. Dernièrement, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a exigé de la France « qu’elle oublie que l’Algérie était une colonie, car maintenant elle est devenue un État avec tous ses piliers, une armée forte et une économie ».

Turquie / Afrique : des relations de confiance basées sur un partenariat « gagnant-gagnant »

De l'autre côté, l'influence et la présence de la Turquie en Afrique se renforce de jour en jour. La Turquie, qui a développé ces dernières années ses relations avec les pays africains dans une approche « gagnant-gagnant », accueillera prochainement deux grands sommets. Le 18 août 2008 a eu lieu à Istanbul le premier sommet Turquie-Afrique. Le deuxième sommet aura lieu à Istanbul les 21 et 22 octobre et le troisième, les 17 et 18 décembre. Les deux sommets devraient renforcer davantage les relations commerciales et économiques de la Turquie avec l'Afrique et accroître les investissements mutuels par l'adoption d'un nouveau plan d'action quinquennal.

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan aussi organisera une nouvelle tournée du 17 au 21 octobre dans trois pays africains, à savoir le Nigéria, l’Angola et le Togo.

Le nombre d'ambassades turques en Afrique est passé de 12 à 43 de 2002 jusqu'à nos jours. Ce nombre devrait prochainement atteindre les 50. Un autre objectif de la Turquie est d'atteindre les 50 milliards de dollars pour son volume commercial avec l'Afrique. Ce chiffre est actuellement de 25 milliards de dollars.

Le soft power turc en Afrique est également d’une grande efficacité. Que ce soit avec l’aide humanitaire via l’agence turque de coopération et de coordination (TIKA) que Turkish Airlines qui dessert un grand nombre de destinations en Afrique, la Turquie continue à conquérir des cœurs.

Les relations politiques et diplomatiques de la Turquie avec les pays africaines sont toutes aussi bonnes. Le Premier ministre malien, Choguel Kokalla Maïga a récemment affirmé que les portes de son pays sont ouvertes aux pays qui contribueront à son intégrité territoriale, notant qu' « il faut des amis comme la Turquie ». Pendant que la France et l'Algérie traversent une période difficile dans leurs relations diplomatiques, le ministre algérien des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra a affirmé à l'agence de presse turque Anadolu que « l'Algérie et la Turquie entretiennent, de tout temps, des relations historiques profondes et des liens solides ». En Libye aussi la Turquie a obtenu une victoire en permettant au pays de retrouver la stabilité après l'aide apportée au gouvernement d'union nationale (GNA). Pendant ce temps, la France a soutenu le maréchal Haftar qui a organisé de violents combats pour s'accaparer de la capitale Tripoli.

En conclusion, le bras de fer entre la Turquie et la France en Afrique semble pour l’instant se solder par une victoire de la Turquie. L’histoire coloniale de la France en Afrique et la poursuite d’une approche « paternaliste » sur le continent continuent à perturber les relations franco-algériennes. De l’autre côté, la volonté de la Turquie de bâtir des relations saines et solides avec les pays africains, basées sur une confiance et coopération mutuelles lui fait gagner des points. Il serait bien évidemment souhaitable que deux grands pays tels que la Turquie et la France fixent dans un avenir proche des domaines de partenariat en Afrique plutôt que d’agir comme des puissances concurrentes sur le continent.



SUR LE MEME SUJET