Que signifie la tension entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan? (étude)

Une étude du Dr. Murat YESILTAS, directeur des études sécuritaires à SETA.

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Que signifie la tension entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan? (étude)

 

La localité azerbaïdjanaise de Tovuz a été attaquée le 12 juillet par les forces arméniennes. Sept soldats azerbaïdjanais sont tombés en martyr dans l’attaque. Dans les combats qui ont suivi, les deux parties ont enregistré des pertes. Alors que l’Arménie accuse l’Azerbaïdjan, les responsables azerbaïdjanais dénoncent « une provocation arménienne ». Cet affrontement a porté de nouveau à l’actualité de la politique internationale, la tension arméno-azerbaïdjanaise inerte depuis longtemps.

 

En 1992, les forces arméniennes et les miliciens appuyés par les Arméniens, ont occupé presque 20% des terres azerbaïdjanaises dont la région du Haut-Karabagh et sept localités voisines. Des millions de Turcs d’Azerbaïdjan ont été forcés à quitter leurs terres et vivent aujourd’hui comme des déplacés. Des dizaines de milliers d’Azerbaïdjanais ont perdu la vie. Un cessez-le-feu a été signé en 1994 et les combats sont « gelés » depuis cette date. Mais la guerre qui a duré quatre jours en avril 2016 a fait 200 morts. Au début de l’année 2018, les Forces azerbaïdjanaises ont lancé une opération pour reprendre les zones voisines du village de Gunnut qui a une position stratégique dans la région montagneuse de la République autonome de Nakhitchevan.  Ces deux faits ont été les seuls changements dans la région depuis 1994.

L’attaque de Tovuz annonce le début d’un nouvel acte dans le différend arméno-azerbaïdjanais. Comme dans le passé, ce combat n’est pas local et il doit être considéré comme une partie de la concurrence géopolitique dans toute la région, impliquant également la Russie, l’Iran et la Turquie. C’est pourquoi plusieurs raisons se cachent derrière l’attaque de Tovuz. La première d’entre elles est d’étendre la concurrence régionale sur la ligne du Caucase. Il faut donc rappeler que la Russie alimente les combats entre les deux pays. Ce combat offre une nouvelle occasion à la Russie de renforcer son pouvoir dans la région. Même si la Russie a fondé sa principale stratégie sur l’Arménie, elle reste le principal fournisseur d’armes de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan. L’instabilité régionale est donc importante du fait qu’elle donne une nouvelle raison à la Russie de vendre des armes aux deux pays.  

L’Iran est un autre acteur impliqué dans les combats entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. La proximité de l’Iran avec l’Arménie qui est le principal ennemi de l’Azerbaïdjan préoccupe Bakou. Pendant la Guerre du Haut-Karabagh au début des années 1990, l’Iran s’était placée aux côtés des Arméniens pour marginaliser le rôle de l’Azerbaïdjan dans la région. Le commerce arméno-iranien avait atteint un niveau record en 2019. Le président iranien Hassan Rohani qui s’était rendu l’année dernière en Arménie, avait déclaré : « Nous accordons beaucoup d’importance au développement de nos relations dans tous les domaines avec notre voisin et notre ami l’Arménie ».  

Bien évidemment la Turquie est le principal acteur de la région pour des raisons historiques et culturelles et elle soutient l’Azerbaïdjan. Le fait que la Russie puisse éventuellement avoir décidé de faire monter les tensions dans le Caucase du sud pour dissiper l’attention de la Turquie en Syrie ou en Libye, rend encore plus importante la position de la Turquie. En tenant compte de l’influence de Moscou sur Erevan, on peut dire qu’une chose pareille est tout à fait possible.

En plus de la concurrence régionale, il y a des raisons économiques qui se cachent derrière les combats. Le village d’Agdam qui a été attaqué, se situe au cœur de l’Eurasie et tout près des oléoducs et gazoducs reliant la région caspienne et les marchés d’énergie internationaux dont l’Europe. Quand nous regardons sur la carte, il y a trois routes pour le commerce et le transfert de l’énergie de l’Asie vers l’Europe : l’Iran, la Russie ou l’Azerbaïdjan. Ce corridor commercial de seulement 100 km, est connue comme la zone de Gence qui porte le nom de la deuxième plus grande ville d’Azerbaïdjan, Gence, connu aussi comme le centre de l’ancienne Route de la Soie.  

Il y a aujourd’hui trois importants oléoducs et gazoducs qui passent par la zone de Gence et qui écartent sérieusement la Russie et l’Iran : l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, l’oléoduc Bakou-Supsa et le Corridor gazier sud. Les câbles en fibre optique qui relient l’Europe occidentale et la région caspienne passent aussi par la zone de Gence comme une liaison routière ou ferroviaire importante. En effet l’attaque de Tovuz cible directement cet équilibre géopolitique. Si la Russie souhaite mettre en difficulté l’Europe et la Turquie à la fois, en raison de la Libye et de la Syrie, elle ne pouvait pas avoir une meilleure cible que la zone de Gence. Pour ce faire, l’Arménie a plusieurs raisons de se laisser utiliser. Il y a plusieurs raisons pour l’Arménie d’embêter l’Azerbaïdjan, y compris la politique intérieure et la dégradation de la situation économique.

La tension arméno-azerbaïdjanaise est comme l’annonciatrice d’une nouvelle crise régionale. Elle doit donc être suivie de près et des préparatifs doivent être faits face au risque d’aggravation de la crise.  



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