Les équilibres changent en Libye (étude)

Etude du Dr. et maitre de conférence, Murat Yesiltas, directeur des Etudes sécuritaires à SETA

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Les équilibres changent en Libye (étude)

 

Il n’y a aucun autre cas similaire à la Libye dans la politique extérieure turque. La Turquie a noté une réussite en Libye avec sa force militaire, qu’elle n’aurait pas obtenue à la table des négociations. Si la Turquie n’était pas intervenue en Libye, le putschiste Haftar qui, depuis sa tentative de coup d’Etat en avril 2019, a progressé jusqu’aux quartiers centraux de Tripoli, aurait non seulement pris le contrôle de la capitale mais aurait aussi fait disparaître le Gouvernement d’entente nationale (GEN). La chute de Tripoli aurait surement isolé la Turquie dans une position défensive face à la concurrence géopolitique méditerranéenne.

Pour empêcher cela, la Turquie a suivi une stratégie en deux phases. Premièrement, elle a élaboré une stratégie militaire d’envergure en vue de permettre au GEN d’organiser le conflit au front. Ainsi, les forces du GEN qui perdaient sans cesse au front face à Haftar, ont réussi à s’organiser et renforcer leurs positions de défense. Deuxièmement, la Turquie a soutenu militairement les forces du GEN face à Haftar, leur permettant de ce fait de passer à l’attaque. Les drones armés et non armés ont donné de l’essor aux forces du GEN sur le terrain et leur ont permis d’établir une supériorité aérienne face à Haftar.

A l’issue de ce processus, les forces du GEN ont été plus confiantes pour arrêter et repousser Haftar. Par conséquent, Haftar a perdu d’abord les zones au sud de Tripoli, puis a été contraint de se retirer.

La prise de Watiya a réduit d’une part la pression de l’opération à Tripoli, et de l’autre, a diversifié les possibilités d’opération contre les notions d’Haftar. D’ailleurs, après la prise de Watiya, Tarhouna est aussi tombé, puis une opération d’envergure a été lancée pour Syrte. Il est important de transformer ces acquis en acquis stratégiques. Dans ce sens, les responsables turcs ont réalisé une visite de haut niveau à Tripoli le 17 juin.

L’objectif de la visite est très clair : unifier la Libye et y instaurer la stabilité. Si cet objectif est atteint, la Turquie pourra sécuriser ses priorités en Méditerranée et se faire accepter comme un acteur régional dans cette région. Cela ne sera possible que si le succès noté sur le terrain se poursuit sur la base diplomatique. A ce niveau, il faut souligner certains points :

Premièrement, la question libyenne est une question régionale du point de vue de l’Arabie saoudite/Emirats arabes unis/Egypte. Cela rétrécie considérablement l’espace de manœuvre de la Turquie. Non seulement la Turquie vit des problèmes au niveau bilatéral avec ces 3 pays, mais elle se différencie également de leur vision régionale. La position de la Turquie en Libye a fâché ce trio, mais il faut savoir que ces pays font partie d’une façon ou d’une autre du processus pour arriver à une solution politique finale en Libye. Par conséquent, il est important de garder ces pays sur une base diplomatique.

C’est justement à ce stade-là que l’entente entre la Russie et la Turquie au sujet de la Libye revêt de l’importance. La Russie semble ne pas avoir entièrement imposé son poids militaire en Libye comme elle l’a fait en Syrie. En contrepartie, il est clair que les Etats-Unis sont de plus en plus dérangés de la démarche de la Russie en Libye. C’est pourquoi, il faut construire une base pour une solution en Libye avant que la Russie ne reflète encore plus son poids militaire sur le terrain. Cela permettra également de minimiser la capacité d’action du trio l’Arabie saoudite/Emirats arabes unis/Egypte.

Bien que les Etats-Unis n’entrent pas directement dans l’équation libyenne, il est vrai que la Libye est importante à leurs yeux du point de vue de la stratégie méditerranéenne. De ce fait, la Turquie peut utiliser la position anti-Russie des Etats-Unis et former un équilibre en Libye.

La partie la plus importante de la stratégie turque en Libye est le renforcement du GEN en tant qu’acteur et la réalisation rapide des démarches pour les réformes. Dans ce sens, le renforcement de la base politique, sociale et sociologique pour une transition politique, ainsi que du secteur de la sécurité en Libye, revêt une grande importance.

 

 

 



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