Franco-Turcs : Ces modèles d’intégration devenus des cibles politico-médiatiques

Il y a encore quelques années on les considérait comme étant les membres d’une « communauté discrète et bien intégrée ». Aujourd’hui les Franco-Turcs sont sous le feu des projecteurs avec des accusations sans aucun fondement.

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Franco-Turcs : Ces modèles d’intégration devenus des cibles politico-médiatiques

par Öznur Küçüker Sirene

Leur nombre est estimé à environ 700.00 en France : Les Turcs de France sont aujourd’hui la cible d’un déferlement politico-médiatique. Avant d’en arriver là, personne n’aurait cru que les Turcs de France pourraient un jour susciter autant de polémiques.

L’immigration turque débute au milieu des années 1960, dans le cadre d’un accord bilatéral relatif au recrutement de travailleurs turcs à destination de la France, signé en 1965. Les premiers Turcs ayant immigré en France n’ont qu’un seul objectif : travailler et puis retourner dans leur pays. Or venir s’installer dans un autre pays change souvent les plans : des familles se fondent, des enfants naissent, des vies se construisent et l’immigration s’installe.

Malgré de nombreuses difficultés qu’ils rencontrent comme le blocage linguistique, les premiers Turcs de France sont plutôt bien accueillis par leur pays d’accueil. Les premières associations qu’ils fondent sont destinés à la solidarité, l’entraide et à l’organisation de la vie cultuelle.

Au fur et à mesure que les enfants grandissent, les profils mais aussi les besoins des Turcs de France changent. Nés en France, les membres de la nouvelle génération veulent s’impliquer davantage dans la vie économique, sociale et politique de leur pays. Cependant ce n’est pas chose simple : ils rencontrent de nombreux obstacles dans leur démarche en raison de leur origine et sont pointés du doigt par des responsables politiques et médias.

L’actualité de ces derniers mois est marquée par une turcophobie croissante alimentée par la diaspora arménienne qui a mal vécu la défaite dans le Haut-Karabakh et les sympathisants de l’organisation terroriste PKK : la dissolution des Loups Gris ; la démission forcée du conseiller municipal d'origine turque, Yasin Yıldırım sous prétexte qu'il aurait liké un post publié à la mémoire des diplomates turcs assassinés dans les attaques de l'organisation terroriste arménienne ASALA ; les polémiques interminables autour du financement de la mosquée Eyyub Sultan par la mairie de Strasbourg, qui ont conduit l'association franco-turque Millî Görüş à retirer sa demande de subvention ; l’agression d’une famille franco-turque à son domicile par plusieurs dizaines de fanatiques franco-arméniens portant des couteaux et des battes de baseball…

J’ai donc réalisé une enquête avec des membres de la communauté franco-turque pour connaître leurs opinions au sujet des attaques et du lynchage politico-médiatique qui s’intensifient vis-à-vis des Turcs de France.

Des « boucs émissaires »

Lorsqu’on fait une recherche sur les « Franco-Turcs » sur internet, les premiers articles qui apparaissent sont les suivants : « Turcs de France : une diaspora sous influence ? » (La Croix, juin 2018), « La diaspora turque en France, le nouveau levier d’Erdogan » (Conflits, novembre 2020), « Pour les jeunes Franco-Turcs, la tentation Erdogan » (Le Figaro, février 2021), « Mosquées, écoles, associations… Les Franco-Turcs sous l’influence d’Ankara » (Le Figaro, février 2021).

Il est donc clair que les Turcs de France sont considérés par les médias français comme une communauté idéologiquement homogène, des individus lobotomisés par le pouvoir turc, qui permettraient même au président turc Recep Tayyip Erdoğan de « s’ingérer dans les affaires intérieures de la France », comme le prétendait une enquête relayée par Le Journal du Dimanche et intitulée « Comment le président turc Recep Tayyip Erdogan infiltre la France » (février 2021).

Ces constats caricaturaux qui ne reflètent en aucun cas la réalité sur le terrain provoquent colère et frustration chez les Franco-Turcs. « L'acharnement subi par les Franco-Turcs est perçu par nous comme une injustice profonde. Les accusations portées ne sont pas fondées, et elles nourrissent la politique du gouvernement vis-à-vis de la Turquie sur le plan géopolitique. Les Franco-Turcs sont utilisés comme boucs émissaires », explique Erkan Tanrıkulu, 42 ans, ingénieur et responsable associatif. Pour lui, la réalité est tout autre : « Les Franco-Turcs sont travailleurs, et ils sont parfaitement intégrés sur le plan économique et social. Ils sont impliqués dans les actions de solidarité et les initiatives locales. L'identité franco-turque est clairement assumée et elle se doit d'être préservée, car elle représente une vraie richesse », dit-il. Selon Tanrıkulu, au-delà des clichés, la communauté franco-turque est la mieux organisée et porteuse d'actions et messages pacifiques sur le plan de l'Islam en France. « La France gagnerait à connaître notre communauté, et s'appuyer sur elle à travers des projets de société qui contribueront à redorer l'image de la France à l'international », conclut-il.

Selon Güler Aydın, 53 ans, maître de conférence à l’université, l'acharnement contre les Franco-Turcs est simplement lié au contexte géopolitique. « Tout le reste n'est que prétexte et manipulation des médias à l’égard de la Turquie et du président Erdogan », dit-elle. « La meilleure façon d'améliorer notre image est de montrer qui nous sommes / nos enfants sont intégrés. L’intégration passe par la maîtrise de la langue française et la réussite dans les études », explique-t-elle.

Constats partagés par Menderes Aslan, 43 ans, entrepreneur dans le bâtiment. Pour lui, « La France se défoule sur les Franco-Turcs car elle veut faire chantage à la Turquie » qui connaît « une émergence et un développement socio-économique impressionnant dans des régions comme l'Afrique subsaharienne, le Maghreb et la Méditerranée…qui sont les terrains de jeu de la France ». Aslan se plaint de la passivité et du manque d’organisation des Franco-Turcs : « Nous sommes vraiment devenus ‘des têtes de Turc’, des boucs émissaires passifs commis d'office, donc ne répondant pas, on nous tape dessus », s’indigne-t-il.

Ekrem Albayrak, policier, insiste sur le rôle joué par les médias dans la dégradation de l'image des Franco-Turcs en France. « Il faut prendre son mal en patience, être intelligent et répondre calmement aux préjugés même si cela est pénible, injuste, difficile. Nous n'avons pas le choix, nous sommes une très belle communauté. Nous n'avons pas de délinquants, pas de casseurs, pas d'extrémistes, pas de terroristes. Nos parents ont toujours été exemplaires et ont élevé leurs enfants ainsi. Aujourd'hui même les aides humanitaires des associations franco-turques ne sont pas mises en avant, ils n’en parlent pas. On doit continuer ainsi, la vérité finira toujours par éclater, que peuvent-ils nous reprocher ? », s'interroge-t-il, avant de finir avec un triste constat : « De toute façon à ce rythme ils vont perdre les Franco-Turcs qui vont doucement retourner au pays d'origine ».

Mehmet Cekic, 51 ans, gérant de société, premier Turc aux jeux Paralympiques d'hiver en ski alpin, Sotchi 2014 et Pyeongchan Corée du Sud 2018 et actuellement président du ski club Le Hohwald, a déjà franchi le pas après avoir rencontré de nombreux obstacles dans sa vie socio-professionnelle. « La perception française du Turc a beaucoup changé ces 20 dernières années », dit-il, alors qu'il affirme avoir essayé d'être « un modèle d'intégration pendant 50 ans ». « Aujourd'hui j'ai décidé de tourner une page de 50 ans en France avec un gros pincement au cœur presque un aveu d'échec pour aller m'installer en Turquie en famille à Alanya et ainsi redémarrer une nouvelle vie familiale professionnelle et sportive », conclut-il.

Tout le monde n'a pourtant pas perdu espoir. « Je suis dans la fonction publique depuis presque 30 ans et je n’ai jamais rencontré un mal-être avec mes collègues et nous avons recruté plusieurs jeunes d’origine turque ces derniers mois et cela est très soulageant pour moi », dit Yasemin Kılıç. « Les Français et les Turcs n’ont pas de problèmes entre eux. Nous vivons en paix avec nos voisins français depuis des années ; ils nous respectent avec nos coutumes, traditions et nos voiles et nous les respectons pareillement. Beaucoup de médias et politiciens français utilisent l’Islam comme sujet de terreur pour semer la zizanie », affirme aussi Derya Babayiğit Uysal. Même constat du côté de Serval Tas qui affirme que « Le Français et le Turc s'entendent parfaitement bien dans le cas général, le problème vient de la sphère politique et médiatique servant à orienter l'opinion politique ».

Pour finir, je souhaite malgré tout insister sur la pression psychologique subie par des Franco-Turcs -qui sont pourtant des modèles d'intégration en France- en raison de leur choix politique en Turquie. Le témoignage de Selma Yıldırım en est la meilleure preuve : « Personnellement je suis une citoyenne modèle, je respecte les lois, la démocratie. Cette France j’y suis née il y un peu plus de quarante ans, je suis devenue technicienne administrative dans le secteur privé et public, je n’ai pas défaut à la République, je paie des impôts comme tout citoyen d’un pays, je ne touche pas un centime d’aide sociale. Ah oui j’aime aussi Recep Tayyip Erdoğan. Mais d’après les médias et les politiques je deviens une personne non grata - à croire que mes facultés intellectuelles n’ont pas la capacité de faire la différence entre un dictateur et un président. Limite je dois m’attendre à avoir des problèmes avec la justice parce que j’aime ce leader. On en est à ce point et c’est très grave comme pression psychologique ».



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