Interview : Pourquoi Stéphane Blet et Dieudonné quittent-ils la France pour la Turquie ?

L’un est un pianiste mondialement connu ; l’autre, l’un des humoristes les plus populaires de la France.

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Interview : Pourquoi Stéphane Blet et Dieudonné quittent-ils la France pour la Turquie ?
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L’un est un pianiste mondialement connu ; l’autre, l’un des humoristes les plus populaires de la France. Aujourd’hui leurs opinions politiques les obligent à quitter la France pour chercher refuge…en Turquie.

 

par Oznur Kucuker Sirène

Lorsque Le Figaro a fait un bilan de la carrière de Dieudonné M’Bala M’Bala en 2014, il a jugé qu’avant son évolution politique, il a peut-être été « le meilleur des humoristes français ». Mais depuis cela a été une véritable descente aux enfers pour lui : menaces de mort, intimidations politiques, fermeture de comptes sur les réseaux sociaux, interdiction de spectacles en France... Sa vie est devenue infernale. Aujourd’hui si tout le monde parle de lui en Turquie c’est parce qu’il s’apprête à demander l’asile politique à la Turquie et il a même écrit une lettre au président turc Recep Tayyip Erdoğan.

Pour sa part, Stéphane Blet, pianiste français ayant reçu de nombreux prix internationaux, a vécu un calvaire similaire. Il avait été admis au grade de Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres par le gouvernement français en juillet 2005 mais tout comme Dieudonné, en raison de ses prises de position politiques, il a été depuis exclu de cet Ordre par arrêté du 13 juin 2019. Stéphane Blet ne fait pas de l’art juste pour l’art, c’est un artiste « engagé » qui n’hésite à donner des concerts en soutien aux soldats turcs pendant l’opération Rameau d’Olivier en Syrie ou encore pour sensibiliser son public à la cause palestinienne.

Aujourd’hui ces deux figures atypiques et hors normes tant appréciées que critiquées en France veulent reconstruire leur vie familiale et artistique en Turquie. J’ai réalisé une interview avec les deux artistes dans l’objectif de comprendre ce qui les a conduits à prendre une telle décision et comment ils comptent poursuivre leur vie en Turquie.

Une Turquie qui ouvre les portes de l’espoir aux artistes

Dieudonné, père de famille de 7 enfants, a expliqué qu’il avait subi une grosse pression en France depuis plus de 20 ans, notamment après un sketch à la télévision sur un colon israélien où il critiquait les colonies. Lui-même d’origine camerounaise et issu de colonie, il affirme ressentir une sensibilité particulière à la cause palestinienne, ce qui lui a valu des difficultés et obstacles en France. Il raconte comment il a été victime d’une tentative de meurtre lorsqu’un 4X4 leur a foncés dessus alors qu’ils étaient sur scène. De son côté, se présentant comme « un homme qui se veut libre et un artiste qui veut partager son art librement avec toutes les personnes qui aiment l’art, qui aiment la musique et qui sont honnêtes », Stéphane Blet livre une version similaire de son parcours en France. Il affirme qu’il pouvait encore donner des concerts en France en soutien à la cause palestinienne tant que Jacques Chirac était président mais que depuis l’atmosphère s’est dégradée dans le pays.

Aujourd’hui les deux souhaitent ouvrir une nouvelle page dans leur vie en Turquie. Dieudonné pense qu’il y a « une mainmise totale sur la culture en France ».« On est ce que Molière était à l’époque. On est obligé de quitter la Cour et puis de produire nos chansons, nos textes, nos musiques, d’un endroit où c’est encore possible de le faire », dit-il. Expliquant qu’en Turquie, il n’y a pas « cette vulgarité et dégénérescence » dans les médias et les rues, il affirme aspirer pour ses enfants à « un endroit plus stable avec des valeurs qui sont plus les siennes ». Pour sa part, Stéphane Blet dit avoir une histoire très ancienne avec la Turquie puisqu’il y fait des aller-retours depuis 25 ans. Il y a déjà donné des concerts avec de nombreux artistes turcs tels qu’İdil Biret, Ayla Erduran ou encore Niran Ünsal. S’il a enfin pris la décision de s’installer à Istanbul où il habite depuis maintenant 4 ans, c’est parce qu’« il n’en pouvait plus de cette atmosphère absolument asphyxiante » d’un pays qui divise ses citoyens. Il pense que les médias français essaient de « monter les Chrétiens contre les Musulmans » de « créer le chaos en permanence ».

Mais Dieudonné n’a pas totalement perdu espoir : « La Turquie résiste, Erdogan résiste. Et nous résistons tous ensemble à un pouvoir qui nous asphyxie ». « Est-ce que c’est l’histoire qui va se renouveler, est-ce que c’est à Istanbul que les choses seront changées ? Moi j’ai l’impression que votre pays a rendez-vous avec l’histoire et une fois de plus je crois que la Turquie sera au centre du grand débat qui s’annonce », ajoute-t-il. Evoquant le rôle important que joue la Turquie sur le continent africain, « Et aujourd’hui on a rendez-vous avec votre histoire tous ensemble. Il faut qu’on retrouve cet élan. Il faut qu’on retrouve notre histoire. Il faut qu’on retrouve nos racines. Et par nos racines, et bien, on va l’emporter », s’exclame-t-il. Aux yeux du célèbre humoriste, la Turquie représente bien plus que « la porte entre l’Europe et l’Orient ». Pour lui, elle représente aujourd’hui « un peuple debout qui va ramener le reste du monde vers la liberté ». En tant que père de famille et en tant que chrétien, il dit également se sentir plus à l’aise en Turquie qui a su préserver ses valeurs. Il s’inquiète de la situation en France en soulignant qu’« on est en train de lobotomiser les enfants dans les écoles ».

Stéphane Blet déjà cité par le président turc à la télévision pense également qu’Erdoğan -qu’il compare à Saladin- est le personnage central de l’histoire, celui qui refait gagner sa dignité au peuple turc.

Le projet de la création d’un pôle culturel artistique français en Turquie

Si Dieudonné et Stéphane Blet veulent poursuivre leur vie en Turquie, ce n’est sûrement pas pour se retirer dans leur coin. Ils vont bientôt sortir un album où on entend Blet jouer du piano en compagnie de Dieudonné qui lit des textes. Dieudonné ajoute qu’il réfléchit aussi à « plusieurs idées de scénarios pour parler aux Turcs » et qu’« il découvre la culture turque de nature à inspirer tout artiste et tout auteur comme lui ». Stéphane Blet s’exprime avec un turc impeccable pour préciser à quel point il se sent bien en Turquie et qu’il agit de manière officieuse comme une sorte d’ambassadeur artistique de la Turquie dans le monde depuis 20 ans puisqu’il a composé un grand cycle de « rhapsodies turques et ottomanes » qui ont été jouées et enregistrées par un nombre incalculable d’artistes aux Etats-Unis, en Russie, en Hongrie et en France. Il raconte sa joie de « mettre en valeur la musique ottomane, des thèmes, des mélodies, des compositeurs qui ont été oubliés ».

Dieudonné pense que Stéphane Blet est une sorte d’ambassadeur qui lui a permis de découvrir la Turquie -qui a fait que son plus grand fils s’y est déjà installé-, que sûrement d’autres artistes vont suivre le pas et les rejoindre en Turquie. « Je pense que Stéphane a ouvert la voie, c’est l’ambassadeur pour nous et qu’on va créer un pôle, un pôle culturel français de renouveau, de maintien, sinon la culture française va disparaître », explique-t-il. Au sujet de savoir comment les Turcs peuvent les rencontrer en Turquie, il répond que ce serait superbe s’ils arrivaient à créer un espace qui pourrait s’appeler « Molière » et qui représenterait la culture française à Istanbul. Ce serait un lieu de rencontre de débat « où justement il y aurait un brassage d’artistes venant de partout et notamment l’accueil des artistes français parce qu’il va y avoir de plus en plus », dit-il.

L’interview se termine avec les propos de Stéphane Blet qui dit : « On est des artistes avant tout et ils auront pu tout nous prendre, notre argent, nous menacer, et nous faire les pires choses -ce qui est arrivé, encore plus à Dieudonné que moi mais à moi aussi-, et ils auront tout eu peut-être, mais ni notre dignité ni notre potentiel artistique ».

« Et donc résistons avec tous les gens qui ont encore une âme, partageons l’art et essayons de résister également sur le plan sprituel, sur le plan artistique, à l’agression absolument infernale qu’on est en train de vivre dans le monde entier », conclut-il.

 



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