La France a besoin de la Turquie pour rester une puissance mondiale

L’alliance franco-turque permettrait à la France d’obtenir des avantages considérables dans le monde tout en renforçant sa sécurité et stabilité intérieures.

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La France a besoin de la Turquie pour rester une puissance mondiale

 

par Öznur Küçüker Sirene

Il y a environ 500 ans, le roi de France François Ier alors prisonnier de l'Empereur du Saint Empire Germanique Charles Quint après la défaite de Pavie (1525), avait demandé l’aide du Sultan ottoman Soliman Le Magnifique qui lui avait répondu favorablement. C’est ainsi qu’a débuté la « première alliance diplomatique non idéologique de l’histoire, entre un empire chrétien et un empire non chrétien ».

Cinq siècles plus tard, les relations ne sont pas au beau fixe entre la Turquie héritière de l’Empire ottoman et la France. Les deux pays ont vécu de vives tensions tout au long de l’année 2020 en raison de divergences d’intérêts dans différentes régions du monde, telles que la Syrie, la Méditerranée orientale, la Libye ou encore dans le Haut-Karabakh. S’ils se considèrent mutuellement comme « rivaux », ils sont en réalité liés par des défis communs, notamment dans le monde post-pandémique.

En 2021, la Turquie a déjà fait le pas pour « normaliser » ses relations avec les pays avec lesquels elle a vécu des périodes de crises y compris la France. C’est dans cet élan constructif que le président turc Recep Tayyip Erdoğan et son homologue français Emmanuel Macron se sont récemment écrit afin de de reprendre le dialogue et surmonter les vives tensions entre les deux pays. « Cette semaine, nous avons reçu la réponse de Macron (…) C’est une lettre très positive dans laquelle il dit vouloir s’entretenir avec notre président et qui d’ailleurs débute en turc par "Cher Tayyip" », a annoncé le ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu. Il a également ajouté que les deux dirigeants devraient avoir prochainement un entretien téléphonique ou par visioconférence, avant une éventuelle rencontre physique.

Cette avancée positive dans les relations franco-turques s’observe aussi dans les rapports de la Turquie avec les autres pays européens et l’Union européenne (UE). Le ministre fédéral allemand des Affaires étrangères Heiko Maas a effectué lundi une visite à Ankara. Après ses réunions avec son homologue allemand, Mevlüt Çavuşoğlu a déclaré qu’« Ankara et Berlin sont convenus de ranimer les mécanismes de dialogue bilatéraux » ajoutant qu’il avait constaté « un climat plus positif dans les relations avec l'UE, ces derniers temps, suite aux démarches positives de la part de l'Europe ».

De la même manière, lors de la 6ème conférence des ambassadeurs tenue à Madrid, le Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, a déclaré qu’ils souhaitaient renforcer leurs relations avec la Turquie et qu’un sommet intergouvernemental sera tenu dans ce cadre dans le courant de l’année.

La bonne entente avec Ankara : Un avantage considérable pour la France

Si le dégel des relations entre la Turquie et la France est une bonne nouvelle pour les deux peuples des deux pays, c’est avant tout une nécessité. En effet, la France pourrait gagner beaucoup plus d’influence dans le monde en coopérant avec Ankara dans les régions où elle suit actuellement une politique différente.

En Syrie, sa collaboration avec l’YPG, branche syrienne du groupe terroriste PKK ne lui a apporté rien de bénéfique dans sa lutte contre Daech. Le retrait américain de Syrie a obligé la France à replier ses forces spéciales présentes dans le nord-est syrien pour lutter contre le terrorisme. Or si elle renforçait ses liens avec la Turquie qui a effectué avec succès plusieurs opérations militaires en Syrie et en Irak, elle pourrait être beaucoup plus efficace dans sa lutte antiterroriste. D'ailleurs rappelons que dans le cadre d'une forte coopération policière, la Turquie a déjà arrêté plusieurs individus recherchés par Paris et les a remis à la France, ce qui a permis d’éviter d’éventuels attentats sur le sol français.

En Méditerranée orientale, la France devrait miser sur la médiation ainsi que le dialogue entre la Turquie et la Grèce / Chypre. Exclure la Turquie- ayant le plus long littoral en Méditerranée orientale- des tables des négociations pour le partage des ressources naturelles est loin d’être équitable. Si la France veut bénéficier de l’exploitation des ressources de cette région, elle devrait inévitablement collaborer avec la Turquie.

Dans le Caucase aussi, la France ne devrait pas guider sa politique étrangère sous l’influence de sa diaspora arménienne hostile à la Turquie. Si la France optait pour une politique d’apaisement et de réconciliation entre la Turquie et l’Arménie, elle pourrait considérablement contribuer à la paix régionale (entre la Turquie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan) et au bon voisinage. Il est évident que le militantisme du lobby arménien présent en France empoisonne les relations franco-turques. La France devrait trouver les moyens de transformer cet obstacle en un atout pour développer la paix dans le monde.

En Libye et dans l’ensemble du continent africain, la France devrait cesser de considérer la Turquie comme sa rivale. Une forte coopération franco-turque sur le continent africain pourrait permettre de trouver une issue politique au conflit libyen et à l’instabilité régionale. En collaborant avec la Turquie, la France pourrait également peser davantage en Afrique face à des concurrents de taille comme la Chine et la Russie.

Un rapprochement avec la Turquie aurait de nombreux avantages économiques, militaires et sécuritaires. Selon les données 2020, la Turquie est le quatorzième client de la France (sixième en dehors de l’Europe) et son douzième fournisseur (quatrième hors UE). L’augmentation des échanges commerciaux entre les deux pays s’avère cruciale dans la période post-pandémique pour éviter des crises économiques.

De la même manière, si la France veut obtenir le leadership de l’Union européenne voire créer « une armée européenne » comme proposé par le président français Macron, elle devrait se rapprocher davantage de la Turquie possédant la deuxième armée en termes d’effectifs de l’OTAN après l’armée américaine. De plus, il s’agit d’une armée fortement équipée et entraînée, ayant fait ses prouesses dans les régions citées plus haut.  

Une meilleure efficacité dans sa lutte antiterroriste et sa gestion des flux des migrants grâce à la coopération avec la Turquie permettrait à la France d’assurer une meilleure stabilité et sécurité nationales.

Dans un contexte où la France est accusée de mener une politique islamophobe, la bonne entente avec un pays à majorité musulmane prouverait aussi que la France n’a pas de problème avec « l’Islam » et les Musulmans mais bien avec le radicalisme.

Enfin, ce qui nuit réellement à l’amitié franco-turque est certainement le poids des médias idéologisés qui attisent la haine de la Turquie en France. Ne respectant pas l’éthique journalistique, ces médias ne visent qu’à augmenter leur audience avec des titres racoleurs en transmettant une image biaisée et caricaturale de la Turquie. La désinformation qui règne dans le champ médiatique est un blocage important dans le développement des relations franco-turques.  

Or en réalité les deux pays entretiennent l’une des relations diplomatiques les plus longues de l’histoire. Outre deux lycées français, le lycée « Pierre Loti » à Istanbul et le lycée « Charles de Gaulle » à Ankara, il existe plusieurs institutions bilingues francophones en Turquie, telles que le fameux lycée de Galatasaray et la prestigieuse université portant le même nom. Des milliers d'étudiants turcs viennent chaque année étudier en France qui héberge, elle aussi, environ 700 mille citoyens d'origine turque sur son territoire. La langue et la culture turques ainsi que la politique et l'histoire de la Turquie ont été fortement marquées par la France. Peu le savent mais il existe au moins 5361 mots d'origine française dans la langue turque. Des endroits touristiques populaires en Turquie tels qu'une colline qui donne une vue imprenable sur la Corne d'Or à Istanbul et le café qui s'y trouve portent le nom du romancier et voyageur turcophile Pierre Loti. Le fondateur de la République de Turquie Mustafa Kemal Atatürk était un véritable admirateur et ami de la France. Il faut d'ailleurs noter qu'en 1921, la France fut le premier pays de l’Entente à établir des contacts diplomatiques avec le Gouvernement de la Grande Assemblée Nationale de Turquie et à signer avec lui un accord politique.

De bonnes relations avec la France aurait aussi de nombreux avantages considérables pour la Turquie. Cela lui permettrait d’entretenir de meilleures relations économiques et diplomatiques avec l’ensemble des pays européens puisque la France est un décideur important au sein de l’UE, de renforcer sa position de leader régional et d’assurer une meilleure stabilité et sécurité nationales.

En conclusion, l’alliance franco-turque ne peut qu’être bénéfique pour les deux parties. En 2020, nous avons observé que des relations conflictuelles n’étaient dans l’intérêt d’aucun des deux pays. Aujourd’hui les responsables turcs et français devraient chercher les moyens de compromis et de coopération tout en évitant les escalades verbales.

 



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