Ces Musulmans de France qui partent s’installer en Turquie (analyse)

Après la décapitation d’un enseignant en France, les Musulmans du pays craignent pour leur avenir en France

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Ces Musulmans de France qui partent s’installer en Turquie (analyse)

 

Après la décapitation d’un enseignant en France, les Musulmans du pays craignent pour leur avenir en France. Certains ont déjà décidé de refaire leur vie en Turquie.

 

 

Öznur Küçüker Sirene

L’atmosphère qui règne en France n’a jamais été aussi tendue. Alors que le gouvernement français s’apprête à passer « la loi sur le séparatisme » qui comprend plusieurs axes tels que la neutralité dans les entreprises publiques, des contrôles accrus sur les associations, et de fortes restrictions concernant l'enseignement à domicile, le pays a été secoué par un événement terrible : l'assassinat d'un professeur d'histoire-géographie, Samuel Paty, décapité le 16 octobre près du collège de Conflans-saint-Honorine où il enseignait, pour avoir montré des caricatures du prophète Mohamed (saw) lors d'un cours sur la liberté d'expression. Son assaillant, Abdoullakh Anzorov, âgé de 18 ans a été tué de neuf balles par des policiers.

Si l’ensemble de la population française est encore sous le choc du drame, les conséquences ont été lourdes : un déferlement de haine sans précédent dans les discours politiques et médiatiques contre les Musulmans de France qui sont stigmatisés plus que jamais dans le pays.

Aujourd’hui l’avenir des millions de Musulmans estimé à environ 7% de la population totale du pays est en péril.

Fortes réactions contre les mesures prises par le gouvernement

Le gouvernement qui a promis de « passer à l’action » après l’assassinat de Samuel Paty a pris des mesures qui ont fait réagir tous les Musulmans du pays : Le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a annoncé que 51 associations étaient dans le collimateur des autorités et que plusieurs d’entre elles pourraient être dissoutes comme le Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF) ou l'association humanitaire BarakaCity. Darmanin a également précisé que depuis le début du mandat d'Emmanuel Macron en 2017, 356 lieux avaient été fermés et qu’il avait la volonté d’expulser 231 étrangers en situation irrégulière suivis pour radicalisation.  

Les mosquées du pays ont également été visées par le gouvernement français. La mosquée de Pantin (Seine-Saint-Denis) va être fermée pendant au moins six mois. D’autres mosquées risquent également le contrôle et la pression accrue des autorités publiques.

Face à la situation sans précédent en France dans le traitement des communautés musulmanes, le CCIF a saisi le Conseil des Droits de l'Homme de l'ONU, sur la loi « séparatisme » et sur la volonté de dissoudre des structures associatives.

Des hashtags de soutien #SoutienCCIF et #SoutienBarakacity ont aussi été lancés par les internautes musulmans fortement inquiets de l’ambiance de restrictions des libertés, de censure et de pression dans le pays.

Des Musulmans de France à la recherche d’une vie plus adaptée à leur foi en Turquie

Dans un tel contexte néfaste pour continuer à mener une vie paisible en France, un grand nombre de Musulmans a déjà commencé à préparer un plan B : retourner vivre dans leur pays d’origine ou encore en Turquie, ce pays qui fait tellement parler de lui comme le dernier rempart de l’Islam avec un président, Recep Tayyip Erdoğan, qui est presque le seul leader musulman à élever la voix contre les injustices subies par les Musulmans du monde entier. D’ailleurs Erdoğan a encore une fois été le seul à réagir au plan du président français Emmanuel Macron de construire un « Islam des Lumières ». « Ceux qui sont perturbés par la montée de l'islam attaquent notre religion à travers les crises qu'ils provoquent. La rhétorique anti-Islam et anti-musulmane est l'outil le plus utile pour les politiciens occidentaux pour dissimuler leurs échecs », a-t-il déclaré, tout en soulignant que le président Macron voulait « régler des comptes avec l’Islam et les Musulmans ». Des propos qui lui ont valu des remerciements des millions de Musulmans en France et ailleurs, qui se sentent de plus en plus rejetés, incompris, exclus et discriminés en raison de leur foi et mode de vie.

Certains Musulmans franchissent le pas en s’installant en Turquie. Tel fut le cas de Selma Ajam d'origine algérienne et de Karine Boissieux, une française convertie à l'Islam qui ont toutes deux quitté la France pour la Turquie. Dans son interview avec le quotidien turc Yeni Şafak, Ajam explique qu’elle a décidé de se voiler à l’âge de 16 ans mais qu’au moment où elle a commencé à chercher du travail après avoir terminé ses études universitaires, toutes les portes se sont fermées sur elle. Selon elle, même si la France prétend être un modèle de la démocratie et des droits de l’homme, en réalité, elle ne supporte même pas la liberté des femmes de s’habiller comme elles le souhaitent.

Quant à Boissieux, elle a décidé de se convertir à l’Islam après les réactions injustes adressées aux Musulmans de France suite aux attentats de Charlie Hebdo en 2015. Elle explique qu’après avoir choisi l’Islam, elle a vécu de nombreux problèmes sur son lieu de travail, ce qui l’a poussé à aller s’installer en Norvège avec sa famille. Par la suite, comme elle souhaitait éduquer ses enfants dans un pays musulman, elle a décidé de poursuivre sa vie à Istanbul, choix qu’elle ne regrette pas puisqu’elle décrit les Turcs comme bienveillants.

L’initiative « Emigrer en Turquie » de David Bizet, Français converti à l’Islam, résidant en Turquie

Tout comme Selma Ajam et Karine Boissieux, David Bizet aussi a choisi d’aller vivre en Turquie. Ce père de famille âgé de 36 ans est parti s’installer en Turquie avec sa famille sans aucun moyen financier et sans maîtriser la langue turque. David Bizet connu sous le nom de « Davut Paşa » sur les réseaux sociaux et bénéficiant d’une large audience portant un intérêt particulier pour l’histoire, la Turquie et l’Islam, habite maintenant en Turquie depuis deux ans.

Pour David Bizet, « il suffit de défendre les droits des Musulmans pour être étiqueté d'islamistes par les autorités françaises. De ce fait, le moindre fait divers mettant en cause des Musulmans est exploité par la classe politique pour exacerber les pressions qui pèsent sur la communauté musulmane en France ». Il explique que la vague de perquisitions chez des imams au lendemain du triste attentat de Conflans en est la meilleure preuve. Si Bizet a lancé l’initiative « Emigrer en Turquie » c’est parce qu’il ne veut pas que la communauté musulmane, en particulier les Musulmans de souche convertis comme lui, finisse comme les Juifs des années 40. Il a le sentiment que même si les Français convertis ont la nationalité française et toute leur histoire est en France, ils sont perçus comme « des traîtres » dans leur propre pays. « Nous n’avons pas de patrie qui nous défende, sommes pointés du doigt et désignés comme des éléments potentiellement dangereux », dit-il.

Si Bizet ne se sentait plus dans son élément en France, il a retrouvé en Turquie « un pays qui l’accueille, bienveillant, qui ne le discrimine pas, où sa famille est heureuse et où être Musulman ne dérange personne ».

« La Turquie a jadis accueilli les Pomaks, les Tcherkesses, les Gurci, les Bosniaques. Leurs descendants sont aujourd'hui des composantes à part entière de la nation turque et sont fiers d'être turcs. S'il faut aujourd'hui ‘se faire turc’ pour vivre sa foi et offrir à ses enfants une vie meilleure, alors je suis turc ! », conclut-il.

Ajam, Boissieux et Bizet ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres qui ont fait le choix d’une vie qui ne leur fait pas peur ni pour eux-mêmes ni pour leurs enfants. Et si la France continuait de perdre cette diversité et richesse culturelles dont elle a toujours été si fière en s’en prenant aux mauvaises personnes ? De son côté, la Turquie continuera certainement d’accueillir tous les Musulmans qui se sentent rejetés en France et dans d’autres pays où ils résident.



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