La Turquie ne se pliera pas devant les menaces de la France (analyse)

Pour dissuader la Turquie de ses recherches d’hydrocarbures en Méditerranée orientale, Macron a renforcé la présence militaire française dans la région. Or il devrait savoir que cette politique « de la carotte et du bâton » n’a aucun impact

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La Turquie ne se pliera pas devant les menaces de la France (analyse)

 

Pour dissuader la Turquie de ses recherches d’hydrocarbures en Méditerranée orientale, Macron a renforcé la présence militaire française dans la région. Or il devrait savoir que cette politique « de la carotte et du bâton » n’a aucun impact sur les décisions turques si ce n’est qu’une dégradation des relations franco-turques.

 

par ÖznurKüçüker Sirene

Jamais les relations n’avaient été aussi détériorées entre la Turquie et la France que sous le règne du président français Emmanuel Macron. Même si la Turquie entretient avec la France l'une des plus longues relations diplomatiques de l’histoire française, elle est aujourd’hui devenue la cible de tous les discours et manœuvres politiques de Macron qui enchaîne les erreurs tant dans la politique intérieure qu’en politique étrangère.

Une gestion catastrophique de l’épidémie de coronavirus, une crise économique vertigineuse à l’approche, des mouvements de contestation populaire avec les gilets jaunes, les grèves contre la réforme des retraites sont autant de raisons qui conduisent Macron à chercher les moyens de faire oublier ses échecs en politique intérieure et détourner l’attention du peuple français des principaux problèmes du pays. C’est ainsi que la Turquie est devenue pour Macron un parfait sujet de récupération politique pendant la préparation de sa future campagne politique.

Par ailleurs, selon de nombreuses prévisions économiques, la Turquie dépassera économiquement la France dans un avenir proche. C’est aussi ce qui explique l’attitude de plus en plus agressive de Macron vis-à-vis de la Turquie dans une perspective de rivalité qui l’oppose à son allié turc au sein de l’OTAN, en Afrique, en Syrie, en Irak, en Libye, au Liban et en Méditerranée orientale.

Conflits d’intérêts et interventionnisme français

L’Empire colonial français s’était en grande partie fondé dans les ex-territoires ottomans. Le retour de la Turquie sur la scène internationale avec un « soft power » efficace a considérablement amélioré son image et affaibli l’influence française dans ces territoires. Dans un tel contexte, de nombreux marchés publics ont commence à être accordés aux sociétés turques au détriment des sociétés françaises. L’augmentation spectaculaire des exportations d’armement dans le secteur turc de la défense est également devenue une source d’inquiétude pour la France dont une grande part de revenu est basée sur la vente d’armes, la France étant le 3e plus gros exportateur mondial.

Il faut donc évaluer toute la politique étrangère de la France en tenant compte de ces éléments d’analyse. Que ce soit en Syrie, en Irak, en Libye ou au Liban, la politique de Macron vise à stopper l’émergence et à briser l’influence de la Turquie dans ces régions.

En Syrie et en Irak il a non seulement activement soutenu les éléments terroristes des YPG contre la Turquie mais aussi il a décidé de suspendre les exportations de « tout matériel de guerre vers la Turquie » suite au lancement de l’opération Source de Paix en Syrie. On comprend à quel point c’est une décision illogique sachant que la France exporte activement des armes à des pays tels que l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis engagés dans la guerre au Yémen causant le pire massacre des civils de l’histoire récente.

En Libye, Macron a misé sur le mauvais cheval en soutenant activement le criminel de guerre Haftar qui a reculé devant les forces du gouvernement d’union nationale (GNA) soutenu par la Turquie.

Au Liban, malgré son récent « show devant les caméras » comme souligné par le président turc Recep Tayyip Erdoğan, lors de son déplacement à Beyrouth deux jours après la double explosion gigantesque survenue dans la ville pour montrer une image solidaire avec le peuple libanais, l’opinion publique libanaise – à part la minorité chrétienne historiquement et culturellement attachée à la France- reste sceptique envers les véritables intentions de la France dans le pays.

Enfin, c’est en Méditerranée orientale que Macron a « dépassé les bornes » selon les autorités turques. Sous prétexte de soutenir la Grèce, un Etat membre de l’Union européenne, Macron a décidé d’y « renforcer la présence militaire française ». Le 13 août, le ministère français des Armées a annoncé que deux chasseurs Rafale et deux bâtiments de la Marine nationale seraient déployés temporairement en Méditerranée orientale, sur fond de tensions entre la Grèce et la Turquie.

La France isolée au sein de l’UE et de l’OTAN

Dans tous ces différents agissements de Macron, en dehors d’une volonté de redorer son image en interne, le président français cherche aussi à s’imposer au sein de l’Union européenne. Il avait déclaré que l’OTAN était « en état de mort cérébrale » faisant référence au manque de réactions de l’organisation face à l’opération militaire Source de Paix de la Turquie en Syrie. Macron avait aussi fait part de son projet de « créer une armée européenne » pour se sauver d’une dépendance à l’OTAN jugée inactive à ses yeux. Sa récente manœuvre militaire en Méditerranée orientale sans concertation avec les autres pays de l’UE et de l’OTAN, une décision unilatérale et isolée de Macron au sein de ces alliances, peut être interprétée comme un pas dans ce sens.

Rappelons également comment l’OTAN avait donné raison à la Turquie dans un incident ayant opposé début juin un navire turc et un navire français. Suite à cela, la France avait annoncé la suspension temporaire de sa participation à la mission Sea Guardian.

Occupant la présidence tournante de l’UE, l’Allemagne a affiché son mécontentement vis-à-vis du déploiement militaire français en Méditerranée orientale, en faisant savoir le 14 août sur un ton froid qu’elle en avait « pris acte » et en appelant à la désescalade des tensions dans la région. Lors d'une réunion d'urgence du 14 août entre les ministres des Affaires étrangères de l'UE, l’idée d’imposer des sanctions à la Turquie a également été rejetée par l'Espagne, l'Italie, la Hongrie, l'Allemagne, la Bulgarie et Malte.

En conclusion, pour l’instant, la France ne peut que rassembler les dictateurs et putschistes du Moyen-Orient comme alliés dans sa cause contre la Turquie. Faisant alliance avec l’Egypte de Sissi et les Emirats arabes unis, son gros client d’armement, Macron joue régulièrement la carte de « menaces et sanctions » contre la Turquie pour la dissuader et la faire renoncer à ses droits et revendications légitimes notamment en Méditerranée orientale.

Macron devrait comprendre que sans un dialogue transparent et sincère avec la Turquie qui prend en compte les intérêts et préoccupations du pays, il ne pourra jamais rien obtenir de la partie turque et ne fera que continuer à se décrédibiliser et s’isoler sur la scène internationale.



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