Jacques Foccart, ou l’histoire inavouée d’une certaine «France»

Ce que la France peut en revanche faire, ce que la France a déjà fait et fera sans doute encore, c’est de faire et de défaire des dictatures sur le continent africain.

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Jacques Foccart, ou l’histoire inavouée d’une certaine «France»

Quand en 1958, le Général De Gaulle sort de sa retraite, rappelé par le président de la République française de l’époque, René Coty, pour régler le « problème algérien », son retour ne fait pas l’unanimité. Répondant à ses détracteurs, avec son humour de patriarche dont il jouera souvent : «Croit-on qu’à soixante-sept ans, je vais commencer une carrière de dictateur ?»

De Gaulle avait raison, on ne s’improvise pas dictateur en France !

Ce que la France peut en revanche faire, ce que la France a déjà fait et fera sans doute encore, c’est de faire et de défaire des dictatures sur le continent africain.

Depuis la fin de l’ère coloniale et l’avènement de pays africains libres indépendants et souverains, la France a senti qu’elle avait beaucoup à perdre en Afrique. Quand l'Algérie obtient son indépendance en 1962, la France perd sa main mise sur le pétrole du désert algérien. Charles de Gaulle, qui considère qu’il n'y a pas de grande puissance sans indépendance énergétique, décide alors de se tourner vers les pays de l'ancien Empire colonial français, en Afrique subsaharienne, qui regorgent de richesses minières et pétrolières. L'exploitation de ces ressources nécessitant des cycles longs de cinq à dix ans, entre la découverte des gisements et leur commercialisation, une stabilité politique s’avère donc primordiale dans les pays concernés.

La tâche de faire en sorte que l’équilibre et la stabilité règnent sur ces territoires que la France considère comme son pré carré, sa « chasse gardée», a été attribuée à un ancien homme d’affaires, fidèle du Général De Gaulle, Jacques Foccart !

Homme de l’ombre, Foccart s’attache à cultiver ses réseaux dans les “territoires de l’ancien empire colonial”, qu’il mettra au service de la France. De 1958 jusqu’à la fin des années 1980, il sera le “Monsieur Afrique” de l’Elysée, veillant à satisfaire toutes les “requêtes” des présidents de la République française.

Nommé secrétaire général de l'Élysée aux affaires africaines et malgaches, il devient en fait le réel “patron” des services secrets français (et accessoirement de la diplomatie française) en Afrique. Foccart sera l’un des conseillers les plus influents de De Gaulle, comme il saura se faire écouter par Georges Pompidou et bien plus tard par Jacques Chirac !

L’homme, dont Jean Lacouture, célèbre journaliste du journal «Le Monde» et biographe du Général De Gaulle, a dit un jour : «c’est le collaborateur que De Gaule a certainement le plus vu, tous les jours, durant ses années de pouvoir», est connu des services de police français.

D’abord incarcéré en 1943 pour escroquerie aux dépens d’une firme allemande avec laquelle il était en affaires, il sera libéré sous caution quelques temps plus tard. (Le remboursement de la caution sera effectué par l'État français le 18 décembre 1945 avec l’exigence du maintien du secret absolu concernant les activités de Foccart entre l'automne 1942 et le 24 août 1943).

Le nom de Foccart réapparaît un an plus tard quand il est soupçonné d’avoir commandité l’assassinat d’un diplomate belge, coupable semble-t-il d’avoir été témoin d'un trafic de Foccart et de son associé avec l’occupant allemand, une affaire qui sera classée sans suite à la fin de la guerre.

Jacques Foccart, qui a rejoint plus tard le camp de la résistance, intègre le cercle rapproché des fidèles du Général De Gaulle, qui lui confiera les “missions délicates”. En cette période où la France était acculée à accorder leur indépendance aux anciennes “colonies d’outre-mer”, Foccart était chargé de veiller à ce qu’elles demeurent “dépendantes de l’ancienne métropole” tant sur le plan politique et économique, que sur le plan militaire. Il était chargé de mettre en place ce qu’Hassan II, ancien roi du Maroc, avait baptisé «Indépendance dans l’interdépendance», et qui portera l’appellation que lui a attribué l’ancien président ivoirien, Félix Houphouët-Boigny, la « Françafrique ».

Pour Foccart, tout ce qui concerne les anciens territoires de l’empire colonial français « ne sont plus des affaires internes, mais ne sont pas non plus des affaires étrangères». Et c’est dans cet ‘entre deux’, comme l’explique l’historien Jean-Pierre Bat, que Foccart va « construire une architecture qui, géographiquement, deviendra le pré carré (français) ».

L’économiste François-Xavier Verschave, grand critique des relations franco-africaines, qu’il dénonce dans son livre « la Françafrique, le plus long scandale de la République», qualifie ce “système” de «nébuleuse d’acteurs économiques, politiques et militaires, en France et en Afrique, organisée en réseaux et lobbies, et polarisée sur l’accaparement de deux rentes : les matières premières et l’Aide publique au développement… ». Et d’ajouter : « ce système auto-dégradant se recycle dans la criminalisation. Il est naturellement hostile à la démocratie».

C’est ce système que Foccart met en place dès le début des années soixante. Personnage essentiel de la politique de de Gaulle, (qu’il met en œuvre avec l’appui des services secrets dont il a officieusement la charge) il saura mettre à profit les très bonnes relations qu'il a soigneusement tissé, depuis les années 1950, avec les dirigeants africains, pour créer un réseau d’amitié entre politiques, militaires et hommes d’affaires, dont le but est de maintenir l’emprise de la France sur le continent afin de mieux piller ses ressources.

En 1960, le feu vert est donné pour la création du Service d'action civique “le SAC”, une police parallèle chargée de « la lutte contre la subversion gauchiste », et dont Jacques Foccart et d’autres fidèles de de Gaulle sont les initiateurs. Le SAC est notamment fortement soupçonné d'avoir participé à l'enlèvement et à la “disparition” de l’opposant marocain de gauche Mehdi Ben Barka.

Le nom de Foccart est évoqué dans un grand nombre de conspirations et de putschs menés en Afrique. Ses réseaux sont soupçonnés d’avoir soutenu la sécession du Katanga, une province du Congo belge riche en uranium, en cuivre et en cobalt et sujette aux convoitises de la France.

Lorsque le président gabonais, Léon M'Ba, est renversé par un coup d'Etat en 1964, c’est à l’instigation de Foccart qu’une intervention de l’armée française redonne, par la force, le pouvoir au président déchu, à qui il sera « conseillé » de nommer un vice-président en la personne d’Omar Bongo, qui lui succèdera en 1967. Les réseaux de Foccart demeurent très actifs au Gabon, pays riche en pétrole, surnommé "Foccartland". Ce sont ces réseaux qui, à la mort d’Omar Bongo en 2009, appuient l’intronisation de son fils, Ali Bongo, actuellement au pouvoir.

Pierre Messmer, ancien Haut-commissaire français au Cameroun, indique que : « La France accordera l'indépendance à ceux qui la réclamaient le moins, après avoir éliminé politiquement et militairement ceux qui la réclamaient avec le plus d'intransigeance. »

Partout en Afrique, grâce notamment aux bases militaires qu'elle a obtenu de conserver après les indépendances, la France maintient ses hommes lige au pouvoir, brisant toute velléité de démocratisation, et manœuvrant en coulisses pour préserver ses intérêts.

Au Cameroun, l’Union des populations du Cameroun (UPC), luttait pour obtenir l’indépendance. Le leader Ruben Um Nyobe, et ses forces indépendantistes ont été massacrés entre 1957 et 1970 à l'aide de bombardements intensifs français, qui mirent à feu et à sang toute la région « bamiléké », qui a vu tomber plus de 100 mille morts, selon André Blanchet, alors journaliste au Monde. La France de Foccart avait choisi son camp, et c’est son candidat Ahmadou Ahidjo qui sera intronisé président du Cameroun, pour laisser ensuite la place à son ancien premier ministre, toujours au pouvoir, Paul Biya.

Sylvanus Olympio, le premier président démocratiquement élu au Togo, est assassiné le 13 janvier 1963 par le sergent Eyadema et un groupe d’anciens soldats, qui ont exécuté leur coup d’État avec l’appui de l’officier français … “qui était chargé de la sécurité du président Olympio”.

Eyadema a passé plus de quarante ans au pouvoir, au cours desquels il a souvent sollicité l’intervention militaire de la France dans son pays, en vertu de l’accord de défense franco-togolais du 10 juillet 1963, notamment en 1986 suite à une tentative de coup d’Etat. Le chef de l’Etat togolais est décédé en 2005, pour être remplacé, avec l’appui de la France, par son fils Faure Eyadema.

En Centrafrique, le chef d’état-major de l’armée, le colonel Jean Bedel Bokassa est propulsé au pouvoir le 1er janvier 1966 avec l’appui des milieux français de Bangui et la bénédiction de la France.

Au Niger, dès que le président Hamani Diori a voulu vendre son uranium à un pays autre que la France, il a été déposé par un coup d’État militaire, puis exilé au Maroc après des années de prison.

Au moment de la proclamation d’indépendance de la république du Tchad en 1960, André Malraux, homme de lettres et ancien ministre de la Culture de De Gaulle, déclara depuis la capitale de l’époque Fort-Lamy (aujourd’hui N’Djamena) que : « Le Tchad n’a jamais fait défaut à la France, il peut être assuré que la France ne lui fera jamais défaut» !

C’est sur le territoire tchadien que les forces armées françaises interviennent pour la première fois à l’étranger, depuis la fin de la guerre d’Algérie, et cela pour voler au secours du gouvernement allié de François Tombalbaye, dans le cadre des accords de défense signés entre les deux pays en 1960. Des troupes françaises sont envoyées le 18 mars 1969 au Tchad afin de rétablir la sécurité dans les régions troublées du Nord.

Toutes ces interventions menées par la France en Afrique, et bien d’autres encore, portent le sceau de Jacques Foccart.

Le départ du général de Gaulle, en 1969, puis l'élection de Georges Pompidou, font craindre le pire aux principaux ténors de la Françafrique, vue l’inimitié que voue le nouveau président à cet homme de l'ombre.
Le président nouvellement élu exigera une «défoccartisation en profondeur des services secrets français», mais l'influence de Foccart est trop forte. Sous la pression de plusieurs chefs d'Etat africains, notamment Omar Bongo et Félix Houphouët-Boigny, et pour éviter une fronde des ténors de la sphère gaulliste de l’époque, Pompidou consent à rappeler le “parrain de la Françafrique”, qu’il chargera de “veiller sur les intérêts de l’Etat” sur le “continent noir” !

Foccart avait su se rendre indispensable, non seulement pour nombre de dirigeants africains, avec lesquels il avait noué de solides liens amicaux à la faveur des “services” qu’il leur rendait, mais surtout indispensable pour le parti gaulliste, que certains de ses “amis africains” n’hésitaient à “financer” via la société “Safiex”, entreprise d'import-export de bananes et de fruits exotiques créée au lendemain de la deuxième guerre mondiale par… Foccart.

Tristan Gaston-Breton, historien français spécialisé dans l'histoire économique et les entreprises françaises, explique dans un article paru en 2009 dans les colonnes du quotidien français “les échos”, qu’à la mort de Pompidou, Foccart a transféré l'essentiel de ses réseaux à la compagnie pétrolière Elf, qui devient ainsi, dans les années 1970, la base de repli des anciens de son «clan», en même temps que le principal pilier de la «Françafrique».

(Elf restera un acteur majeur de la politique française en Afrique, jusqu’aux années 90, lorsque éclatera, en 1994, l’affaire politico-financière concernant des détournements totalisant 504 millions de dollars et qui éclaboussa une partie de la classe politique française, mettant à nu les rapports douteux qu’entretenaient certains milieux d’affaires français avec le monde de la politique tant en Afrique qu’en France).

Durant les présidences de Valéry Giscard d'Estaing et de François Mitterrand, Foccart et ses réseaux continueront d’être les principaux acteurs de la politique de la France sur le continent africain.
Autre illustre successeur du “Général”, Jacques Chirac, Premier ministre en 1986, aura également recours à Foccart et à ses réseaux lors de son passage à Matignon.

Il restera de Foccart l’image d’un “homme aux lèvres scellées”. Un homme de l’ombre qui a toute sa vie œuvré à pérenniser la présence de la France en Afrique, par tous les moyens dont disposent ceux qui ne s’embarrassent pas de légalité, et qui est parti, en 1997, en emportant tant de secrets du continent africain dans sa tombe.

Que de coups d’états fomentés ou contrecarrés, que de dirigeants intronisés ou écartés sur l’instigation de Foccart, que de sommes d’argent, de valises, de pots de vin de financements occultes… que de secrets que la France cache encore, y compris à elle-même.

AA



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