Christchurch : Quand la France, « pays des droits de l’homme » radicalise et fabrique des monstres (étude)

Si l’attentat terroriste de Christchurch s'est produit à 19.000 kilomètres de la France, nul n’aurait pu deviner le rôle majeur de ce pays lointain dans la radicalisation et la construction de l’idéologie meurtrière du terroriste

Christchurch : Quand la France, « pays des droits de l’homme » radicalise et fabrique des monstres (étude)

 

Si l’attentat terroriste de Christchurch s'est produit à 19.000 kilomètres de la France, nul n’aurait pu deviner le rôle majeur de ce pays lointain dans la radicalisation et la construction de l’idéologie meurtrière du terroriste ayant provoqué « l'une des journées les plus sombres » en Nouvelle-Zélande.

Öznur Küçüker Sirene, 20/03/2019

Le monde entier est encore sous le choc devant l’atrocité de l’attentat perpétré le 15 mars contre deux mosquées à Christchurch en Nouvelle-Zélande.

Si le bilan de l’acte terroriste est lourd, la manière dont il a été organisé et s’est déroulé est particulièrement traumatisante : une vidéo des massacres, diffusée en direct sur Facebook par l'assaillant durant 17 minutes avant d'être bloquée et reprise sur YouTube et Twitter ; des inscriptions islamophobes et turcophobes sur les armes utilisées par le terroriste, telles que « Turco Fago » qui signifie « mangeur de Turcs » ou encore le siège de Vienne de 1683 par les Ottomans ; les allers-retours du terroriste sur les lieux des massacres pour être sûr de faire un maximum de morts ; un enfant de trois ans parmi les victimes…

Le profil ainsi que les motivations du tueur de sang-froid rendent également perplexe. Ce qui est tout aussi bouleversant que l’acte lui-même est l’idéologie dont il découle, née et diffusée dans un pays censé être celui des Lumières, droits de l’homme, libertés et de la démocratie : la France.

Voici par quels moyens un pays qui se réclame être un modèle pour le monde entier a contribué de part les discours, actions, écrits de sa classe politique et intellectuelle à la radicalisation et au passage à l’acte meurtrier d’un Australien de 28 ans et comment le pays a réagi face à cet attentat terroriste d’une violence inouïe.

Un séjour en France : « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase » pour le terroriste

Il n’y a plus un seul jour en France où on ne parle des femmes voilées, immigrés ou étrangers comme sources de problèmes : principal fonds de commerce de l’élite politico-médiatique, ils sont victimes des pires polémiques islamophobes, racistes et xénophobes dans le pays, engendrant ainsi un potentiel risque d’augmentation des cas de discriminations de ces populations dans la société voire d’attaques dans des lieux de culte musulmans.

La situation est tous les jours un peu plus alarmante et dénoncée corps et âme par une grande partie d’intellectuels et activistes qui revendiquent la fin et la pénalisation des discours racistes islamophobes décomplexés, au même titre que « la lutte contre l’antisémitisme » de la France avec des mesures aujourd’hui encore plus strictes.

C’est dans un tel contexte que le terroriste Brenton Tarrant qui se définit comme « un suprématiste blanc » (d'une idéologie qui croît en la supériorité des Blancs) a découvert les enjeux socio-politiques de la France, un pays qui occupe une place centrale dans son cheminement vers la violence.

Parmi les deux événements qui l’ont incité à passer à l’action, le terroriste cite d’ailleurs la défaite de Marine Le Pen face à Emmanuel Macron au second tour de la présidentielle en France en 2017 où il a vraisemblablement passé plusieurs semaines entre avril et mai. Si pour lui, « la possible victoire d’une quasi-nationaliste était le signe qu’une solution politique toujours envisageable », la défaite de Marine Le Pen l’a « plongé dans le désespoir » et sa « croyance en une solution démocratique s’est envolée ».

Le récit de son séjour dans le pays est effrayant : Soulignant son dégoût de l'omniprésence à ses yeux des « non-blancs », il parle des « envahisseurs » qui étaient partout, peu importe où il se rendait. Cette ambiance qu’il observe en France le désespère à un tel point qu’il ne supporte plus de voir « un flot de ces envahisseurs passer les portes d’un centre commercial » dans l’est de la France, qu’il qualifie d’« endroit maudit ».

L’homme explique ensuite que son voyage dans l’Hexagone -la dernière goutte d’eau qui a fait déborder le vase dans les deux dernières années de sa radicalisation-lui a permis une prise de conscience, et l’a définitivement convaincu que le « grand remplacement » avait débuté.  

« Le Grand Remplacement » : une idéologie criminelle que la France exporte au monde

Le « Grand Remplacement » est en effet l’idéologie à l’origine du mal, celle qui a coûté la vie à 50 innocents.

Thèse complotiste introduite par l’écrivain français Renaud Camus et popularisée dans les milieux d'extrême droite, le Grand Remplacement traduit le « remplacement » des « peuples européens » par des « populations non-européennes immigrées ».

Une heure avant de pénétrer lourdement armé dans deux mosquées à Christchurch, Tarrant a publié sur les réseaux sociaux un manifeste raciste de 74 pages, portant le nom de cette théorie, en y affirmant avoir puisé les justifications de ses violences dans les écrits de l’écrivain français Renaud Camus.

Même si la théorie est largement diffusée et récupérée au cours de ces dernières années par de nombreuses personnalités d’extrême droite et de la droite dite « classique », de Nicolas Dupont-Aignant à Marion Maréchal-Le Pen, en passant par Nadine Morano et Philippe de Villiers dans les discours, elle est dénuée de tout fondement factuel selon les données publiées par l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE).

Or l’attentat de Christchurch est la concrétisation la plus tragique de ce mythe complotiste propagé dans le monde comme un cancer en métastase depuis la France mais qui ne sert en réalité que les intérêts électoralistes d’une certaine catégorie de la classe politique française.

« Le poids des mots » : encore et toujours des réactions provocatrices en France malgré le drame

Avec autant de références à la France dans sa radicalisation et son passage à l’action par le terroriste, on s’attendrait normalement à une condamnation des massacres à l’échelle nationale dans l’Hexagone, que ce soit dans les cercles populaires que dans les milieux politico-médiatiques. Une remise en question par la classe politique, des débats de fond dans les médias sur les motivations et fréquentations du terroriste, de profondes réflexions sur la dangerosité d’exporter des idéologies criminelles… Mais le résultat a été plus qu’étonnant et décevant.

Il est certain que si l’auteur de l’attentat était originaire d’un pays « arabo-musulman », les chaînes d’information auraient passé des heures à analyser ses origines, ses liens et son rapport avec « l’Islam » pour enfin avancer la thèse du pseudo-« terrorisme islamiste » sans aucune preuve tangible. Or dans le cas précis, aucune mention sur « le terrorisme chrétien » malgré toutes les références historiques et religieuses citées par le terroriste dans son manifeste. Bien évidemment c’est la bonne attitude à adopter car « le terrorisme n’a pas de religion » mais la même sensibilité n’est malheureusement pas affichée quand il s’agit de l’Islam.

Certains médias français ont même refusé d’employer les termes de « terroriste » et « acte terroriste » pour relater les faits en privilégiant plutôt les termes de « fusillade » et « tireur », ce qui a provoqué une large contestation. Pire encore, le jour même de l'attentat, LCI diffusait un débat sur « le burkini dans les piscines » et l’islamophobe Elisabeth Lévy, prononçait ces mots choquants sur CNews alors que les corps des victimes étaient encore chauds : « Il faut faire attention maintenant à ne pas criminaliser toute critique de l'immigration ou toute personne qui s'inquiètera du changement démographique de nos sociétés ».

Quant à l’écho des événements dans les cercles populaires et politiques, si beaucoup de Français ont exprimé leur tristesse face à cet acte odieux, un grand nombre d’internautes ont également pu se réjouir de la mort des fidèles musulmans. S’ils l’interprètent comme « le retour du bâton » après tant de morts provoquées par le pseudo-« terrorisme islamiste », une élue de Bretagne, Catherine Blein, a même osé poster en toute impunité le tweet « Tuerie en New Zealand : œil pour œil » le jour même du drame.

La réaction des plus hauts responsables français était également « timide » malgré les liens affectifs avérés du terroriste avec la France : si la Tour Eiffel s'est éteinte à minuit le jour de l'attentat, le président français Emmanuel Macron a préféré parler de « crimes odieux » (et non d’attentat terroriste) contre les mosquées de Christchurch dans son tweet.

En conclusion, on observe aujourd’hui clairement en France une hystérie collective au sujet de l'Islam et des Musulmans, la libération de la parole raciste dissimulée derrière un discours critique de la religion ainsi que la banalisation des pires discours islamophobes et xénophobes. Les ministres et élus alimentent la méfiance et les préjugés de l’Autre tout en banalisant la stigmatisation, la diabolisation, la discrimination des Musulmans et immigrés dans leurs discours. Quant aux pseudo-intellectuels pétris de haine et de préjugés, tels qu’Eric Zemmour, Bernard Henri-Lévy, Elizabeth Levy ou encore Alain Finkelkraut, ils font carrément de la haine leur business pour pouvoir exister médiatiquement. Le langage dominant dans ces cercles est plus que provocateur, intimidant, déstabilisant, violent, insultant mais personne ne leur demande de compte sous couvert de « patriotisme, humanisme, laïcité ou liberté d’expression ». Aucune enquête n’est menée sur les mouvements d'extrême droite dans le pays. Ce que la France appelle « liberté » devient peu à peu un risque, une menace, un danger pour la vie et l’avenir des millions de Musulmans et immigrés qui vivent sur ses terres.

Comme le souligne si bien le blog « Les Chroniques de Paige Palmer », « Le monstre de Christchurch n'est ni un loup solitaire, ni un cas à part, ni représentant de sa seule personne, ni un bug de l’histoire. Il est le fils pourri de ces thèses racistes largement cultivées et relayées, banalisées et normalisées, qu’on entend à la radio, qu’on observe à la télévision et qu’on trouve en librairie. C’est triste, mais c’est vrai ».

Devrions-nous donc attendre la naissance d’autres Brenton Tarrant et le massacre d’autres innocents avant de tirer la sonnette d’alarme en France ?



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