Dépréciation de la livre turque : La Turquie ne se mettra pas à genou (étude)

La Turquie traverse une période difficile avec la dépréciation de sa monnaie. Même si certains dénoncent « une mauvaise gestion économique », il est impossible de l’expliquer indépendamment de la politique intérieure et étrangère du pays.

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Dépréciation de la livre turque : La Turquie ne se mettra pas à genou (étude)

 

par Öznur Küçüker Sirene

Hier, la livre turque a perdu 13% de sa valeur en quelques heures par rapport au dollar. Malgré les critiques de toutes parts, le président turc Recep Tayyip Erdoğan défend les récentes baisses des taux d'intérêt de la banque centrale du pays, arguant qu'une baisse des taux permettrait de stimuler les exportations, les investissements et l'emploi. Pour lui, des taux élevés signifient un frein à la croissance.

Le plus grand problème à gérer dans le pays est une forte inflation (20%) qui se traduit par une hausse du coût de la vie. Or Erdoğan est déterminé à mener une « guerre d'indépendance économique » en résistant aux pressions l'enjoignant à relever les taux d'intérêt.

« Le contexte nous a incités à faire un choix. Soit nous devons renoncer à l'investissement, à la production, à la croissance et à l'emploi, soit nous devons mener une lutte historique. Nous avons bien sûr opté pour la lutte. Ainsi, en tant que pays ayant de l'expérience dans la gestion des crises financières, la Turquie est déterminée à saisir les opportunités actuelles », a-t-il expliqué dans un point de presse au terme de la réunion du Conseil des ministres, lundi à Ankara.

Les données macro-économiques du pays donnent effectivement raison au président Erdoğan. En 2020, la Turquie est devenue le pays à la plus forte croissance (1,8%) après la Chine au sein du G20. Le pays a enregistré un taux de croissance économique de 21,7% au deuxième trimestre de l'année 2021, devenant la deuxième économie à la croissance la plus rapide au monde derrière le Royaume-Uni. Les exportations turques ont aussi battu un nouveau record (avec une augmentation de 30%) au mois de septembre 2021, avec 212,2 milliards de dollars pour les 12 derniers mois.

Attaques contre la livre turque : Loin d’être une simple « théorie de complot »

Revenons à l'année 2018. Après la décision du président Erdoğan de lancer une nouvelle opération militaire en Syrie contre l’organisation terroriste YPG / PKK, l'ex-président américain Donald Trump avait écrit que les États-Unis se tenaient prêts à « anéantir complètement » l’économie turque si la Turquie « dépasse les bornes ». Il avait également annoncé des taxes supplémentaires sur l'acier et l'aluminium turcs. Les annonces de Trump avaient fait chuter la livre turque de 19% sur la journée. Le président turc avait qualifié ces attaques de « guerre économique » contre la Turquie, appelant ses concitoyens à la « lutte nationale » en échangeant leurs devises étrangères pour soutenir leur monnaie.

L’administration Biden n’a pas fait évoluer les relations turco-américaines dans le bon sens. Peu avant d'être élu président des Etats-Unis, il avait déclaré lors d'un entretien avec le New York Times qu'il fallait « avoir une approche très différente avec Erdoğan » et lui faire comprendre qu'ils soutiennent les leaders de l'opposition. « Il faut enhardir les rivaux du dirigeant turc pour qu'ils puissent affronter et vaincre Erdogan. Pas par un coup d'Etat, pas par un coup d'Etat, mais par le processus électoral », avait-il insisté. Aujourd’hui l’opposition turque réclamant des élections anticipées et les relations turco-américaines n’étant pas au beau fixe, il ne serait pas étonnant que Biden poursuive la politique de son prédécesseur pour « anéantir l’économie turque ».

Le mois dernier, 10 ambassadeurs dont celui des Etats-Unis avaient appelé à la « libération immédiate » d'Osman Kavala, actuellement emprisonné en Turquie pour des accusations d'implication dans la tentative de coup d'Etat du 15 juillet 2016. Le président Erdoğan avait ordonné à son ministère des Affaires étrangères de les déclarer « persona non grata » mais avait par la suite renoncé à les expulser lorsque les 10 pays se sont engagés à respecter l'article 41 de la Convention de Vienne, stipulant la non-ingérence des diplomates dans les affaires intérieures de l'État étranger où ils se trouvent.

Dans un discours, Erdoğan avait qualifié Kavala de « l'agent de Soros en Turquie » et Soros n’est pas n’importe qui ! Rappelons comment en 1992, le financier américain avait fait tomber la livre sterling en spéculant à grande échelle sur la monnaie britannique. En 2016, lorsqu'il avait parié sur une baisse du Yuan, des médias locaux avaient dénoncé « une déclaration de guerre » contre la Chine. Même s’il n’existe pas de preuves concrètes pour accuser Soros dans la dépréciation de la livre turque, tout laisse à penser que la chute de la livre turque n’est pas le fruit d’un simple hasard après un tel incident diplomatique.

Enfin, soulignons que la politique étrangère actuelle de la Turquie en dérange plus d’un dans le monde. Son rôle majeur dans la victoire du Haut-Karabakh, ses opérations militaires en Syrie pour protéger ses frontières des menaces terroristes, ses exploits en Libye, sa détermination à défendre ses droits et intérêts en Méditerranée orientale, son influence grandissante sur le continent africain, le renforcement spectaculaire de son secteur de la défense, font de la Turquie un pays de plus en plus redouté par les puissances occidentales.

Dans un tel contexte géopolitique, des spéculations contre la monnaie turque viseraient à renverser le gouvernement d’Erdoğan et de mettre à genou la Turquie qui cherche à bâtir son indépendance dans tous les domaines.

En conclusion, une chose est certaine : Après l’échec d’une tentative de coup d’Etat en juillet 2016, ces nouvelles attaques contre la monnaie turque ne feront pas renoncer à la Turquie ses objectifs 2023.

Comme l’avait déclaré le président Erdoğan après le putsh manqué de 2016, « Ceux qui ont voulu mettre la Turquie à genou ont retrouvé une Turquie plus déterminée ».

 

 



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