Les États-Unis ne risqueraient pas de perdre un allié comme la Turquie

Une analyse d'Öznur Küçüker Sirene

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Les États-Unis ne risqueraient pas de perdre un allié comme la Turquie

 

La Turquie et les Etats-Unis vivent depuis un certain temps de nombreuses crises et tensions. Des spécialistes estimaient que l’administration Biden serait encore plus sévère vis-à-vis d’Ankara. Or les deux pays ont décidé de développer leurs relations. Comment expliquer l’alliance turco-américaine ?

« Nous estimons avoir entrouvert les portes d'une nouvelle période positive et constructive avec les Etats-Unis », a déclaré en juin le président turc Recep Tayyip Erdoğan, ajoutant que la Turquie est déterminée à « renforcer les canaux du dialogue avec les Etats-Unis afin de transformer le climat favorable avec Biden ».

Cette déclaration fait suite à l'entretien du chef d'Etat turc avec son homologue américain, qu'il a qualifié de « très productif et sincère » lors du sommet de l'OTAN.

Si pour Erdoğan « aucun problème dans les relations entre la Turquie et les Etats-Unis n’est insurmontable », il existe un certain nombre de problèmes qui créent d'importants différends entre les deux pays dont notamment le soutien américain à l’YPG, branche syrienne de l'organisation terroriste PKK malgré l'alliance des deux pays au sein de l'OTAN, l'achat des missiles anti-aériens russes S-400 par la Turquie -ce qui lui a valu des sanctions par Washington-, l'expulsion de la Turquie du programme d'avions F-35, le refus des États-Unis d'extrader le chef de l'organisation terroriste FETÖ, Fethullah Gülen, malgré les preuves soumises par la Turquie ou encore la qualification de « génocide » pour les événements de 1915 par Biden.

Les raisons principales qui lient les Etats-Unis à la Turquie

Malgré tous ces désaccords entre les deux pays, plusieurs médias français expliquent que l’administration Biden qui était censée être plus « sévère » que l’administration Trump vis-à-vis du gouvernement d’Erdoğan est contre toute attente -et pour l’instant- dans une posture plutôt non agressive.

Alors comment expliquer qu’aujourd’hui il a changé de ton envers la Turquie en adoptant une approche plutôt positive ? Un article paru sur le site Le Nouvel Economiste, intitulé « La mansuétude américaine envers la Turquie » ou encore un autre article de l'Atlantico intitulé « Et les vraies raisons de la complaisance des Etats-Unis vis-à-vis de la Turquie sont… » tentent d'apporter quelques éléments de réponses -quoique biaisées- à cette question.

L’une des raisons principales pour lesquelles les Etats-Unis sont obligés de bien s’entendre avec la Turquie est certainement la présence d’une base américaine sur le sol turc : la base aérienne d’İncirlik. L’article de l’Atlantico insiste sur la nature stratégique de cette base. « Construite en 1951 par les Américains à une centaine de kilomètres au nord-ouest de la frontière syrienne, elle est située au cœur d'un carrefour entre la Russie, le Moyen-Orient et le Caucase, et constitue l'un des principaux points de déploiement des armées de l'OTAN dans la région », précise-t-il. Si Biden souhaite redonner sa force d’antan à l’OTAN et avoir un contrôle dans une région qu’il ne maîtrise pas, il a besoin d’un allié de taille comme la Turquie devenue un acteur de premier plan à l’échelle régionale voire mondiale.

Une deuxième raison que l’on peut évoquer est la volonté très clairement affichée de Biden de contourner deux adversaires à savoir la Russie et la Chine. Or aujourd’hui on constate un rapprochement considérable de la Turquie avec ces deux pays en raison de l’attitude discriminatoire de ses partenaires occidentaux vis-à-vis d’Ankara. Si la Turquie et la Russie ont établi un partenariat stratégique (l’achat des S-400 par la Turquie, la construction de la centrale nucléaire d'Akkuyu, l’inauguration du gazoduc « TurkStream » etc.), la Chine aussi est devenue en dix ans la troisième principale partenaire commerciale de la Turquie, avec la Russie et l'Allemagne. Pour Pékin, la Turquie est un partenaire majeur pour son programme des « nouvelles routes de la soie » vers les marchés européens. Dans un tel contexte, si Biden veut empêcher un éloignement plus prononcé de la Turquie vis-à-vis de ses partenaires occidentaux, il est obligé de réchauffer les relations de son pays avec la Turquie.

De plus, pour les Etats-Unis, la Turquie obtient aussi peu à peu le leadership du monde musulman. Ainsi une alliance avec Ankara peut donc leur permettre de contrer l’Arabie saoudite et l’Iran. « Pays de bientôt 100 millions d’habitants, puissance certes fragile, mais influente au sein du monde musulman, la Turquie reste ce pont qu’elle n’a jamais cessé d’être au cours de sa longue histoire, entre plusieurs pays, plusieurs cultures et aujourd’hui, plusieurs régions stratégiques sur le plan économique et géopolitique, dont les États-Unis ne souhaitent pas se passer », souligne l’article du Nouvel Economiste.

Enfin, un dernier sujet qui rapproche actuellement les deux pays concerne l’avenir de l’aéroport de Kaboul après le retrait des troupes américaines d’Afghanistan. Après leur entretien lors du sommet de l'OTAN, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a annoncé qu'Ankara et Washington s'étaient mis d'accord sur les « modalités » d'une future prise en charge de l'aéroport de Kaboul par les forces turques après le retrait américain d'Afghanistan d’ici au 11 septembre. Même si pour l’instant les modalités de gestion de l’aéroport de Kaboul par les forces turques restent ambigües, les Etats-Unis ont tout intérêt à collaborer avec la Turquie dans cette mission importante.

En conclusion, les raisons pour une bonne entente turco-américaines sont plus nombreuses que les points de divergence entre les deux pays. Si la Turquie et les Etats-Unis vivent des hauts et des bas politiques, il existe une multitude de facteurs qui les lient et leur permettent de trouver des compromis. L’alliance turco-américaine n’est pas forcément vue d’un bon œil par les pays européens qui estiment que les Etats-Unis les abandonnent dans leurs politiques d’opposition à la Turquie. S’il est certain que les points de division entre les deux pays se multiplieront tant que le soutien américain à l’organisation terroriste YPG se poursuit, le realpolitik prendra le dessus et les Etats-Unis finiront toujours par faire des concessions afin de bien s’entendre avec la Turquie.

 

 



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