La Turquie remporte une nouvelle victoire diplomatique en Libye (étude)

L'aide apportée par la Turquie au gouvernement d'union nationale pour repousser l'offensive de Haftar à Tripoli a permis d'assurer une certaine stabilité en Libye. Un partenariat stratégique turco-libyen qui ne cesse de se renforcer depuis.

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La Turquie remporte une nouvelle victoire diplomatique en Libye (étude)

 

 

par Öznur Küçüker Sirene

 La visite officielle effectuée lundi par le Premier ministre du nouveau gouvernement libyen Abdelhamid Dbeibah à Ankara pour rencontrer le président turc Recep Tayyip Erdoğan a fait couler beaucoup d'encre. La visite était de grande envergure puisque le chef du gouvernement libyen était accompagné de 14 ministres et plusieurs hauts responsables.

Tous les yeux étaient rivés sur Ankara pour analyser la rencontre car de nombreux pays dont la Grèce, la France et l'Italie ne voient pas de bon œil la coopération turco-libyenne.

Évoquant la normalisation des relations franco-turques, le président français Emmanuel Macron avait soumis en février la condition de « retrait des troupes turques en Libye » pour un réel rapprochement entre la Turquie et la France.

Début avril, le Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, s'est déplacé dans la capitale libyenne afin de demander la « résiliation » de l'accord maritime signé entre Tripoli et Ankara et qui a permis à la Turquie de renforcer sa position en Méditerranée orientale. Une opération séduction soldée par un échec et titrée « La Grèce tente d’éloigner la Libye de l’influence turque » par Le Monde.

Le Premier ministre grec n'était pas seul lors de sa visite en Libye. Le chef du gouvernement italien Mario Draghi était aussi présent à Tripoli, sa première visite à l'étranger. Selon lui, cette visite était une « preuve de l'importance des relations historiques » entre la Libye et l'Italie. En effet, en tant qu'ancienne puissance coloniale, l'Italie joue un rôle de premier plan en Libye dans le domaine des hydrocarbures notamment par le biais du géant italien ENI.

Draghi non plus n'a visiblement pas obtenu le résultat souhaité du gouvernement libyen puisqu'après cette visite en Libye et prétextant le « sofagate » (fausse polémique selon laquelle la présidente de la Commission européenne, Ursula Von Der Leyen, aurait été laissée sans chaise lors d’une réunion officielle à Ankara, alors que ce n'était qu'un arrangement protocolaire), il a qualifié le président Erdoğan de « dictateur », provoquant une crise diplomatique entre la Turquie et l'Italie. Dans son article intitulé « Le dictateur et les hélicoptères. L’Italie s’est réveillée…? », un auteur révèle clairement les véritables intentions de l'Italie sous Draghi : « L’objectif des démocraties méditerranéennes doit être, tout d’abord, d’évincer les Turcs de Libye et d’obtenir, avec l’aide de la présidence américaine en cours, l’investiture italienne comme guide tant pour la démocratisation du pays que pour la reconstruction (ce sauverait également les intérêts de l’ENI et s’efforcerait de faciliter un accord avec la France et les intérêts de Total) ».

Alors la Grèce, la France et l'Italie réussiront-elles à faire échouer la Turquie en Libye en constituant un bloc uni contre Ankara ?

Maintien de l'accord de délimitation maritime et renforcement de la coopération économique

Malgré toutes les tentatives françaises, italiennes et grecques pour saper le partenariat turco-libyen, la coopération entre les deux pays continue à se renforcer lors du mandat du nouvel exécutif.

Le premier nouveau succès diplomatique de la Turquie fut le maintien de l'accord conclu en 2019 afin de fixer les frontières maritimes entre la Turquie et la Libye. Grâce à cet accord, la Turquie peut justifier ses activités d’exploration gazière dans des zones maritimes revendiquées sans aucun fondement juridique par la Grèce et l’administration chypriote grecque.

Le deuxième grand succès de la Turquie fut d'ordre économique et commercial. Les dirigeants des deux pays ont signé une série d'accords visant à renforcer la coopération économique entre Ankara et Tripoli. Le marché libyen aiguise l’appétit des pays occidentaux puisque tout est à reconstruire dans le pays après des années de guerre, depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011. Mais le gouvernement libyen semble donner la priorité à la Turquie dans ce domaine. « Les entreprises turques joueront un rôle important dans la reconstruction de la Libye », a ainsi indiqué le Premier ministre libyen.

De son côté, la Turquie a réaffirmé sa solidarité militaire, sanitaire et économique avec le nouvel exécutif formé sous l’égide des Nations unies. S’engageant à « stopper les massacres » et éviter la chute de Tripoli, le président turc a déclaré : « Nous voulons renforcer notre solidarité et notre coopération (...) Nous allons soutenir le gouvernement d'unité nationale de la même manière que nous avons soutenu le précédent gouvernement légitime (de Tripoli) ». Afin de soutenir un pays qui ne peut pas gérer la pandémie de coronavirus en raison des insuffisances de ses infrastructures sanitaires, Erdoğan a aussi promis de fournir 150.000 doses de vaccin contre le coronavirus à la Libye. Enfin le président turc s’est engagé à réaliser des investissements massifs en Libye par le biais d’entreprises turques. La réouverture d’un consulat turc à Benghazi, dans l'est de la Libye, « dès que les conditions le permettront » est aussi à l’ordre du jour.

En conclusion, même si en particulier la France s’attendait à une détérioration des relations turco-libyennes après la formation d’un nouveau gouvernement à Tripoli, l’exécutif libyen est resté fidèle à ses engagements envers la Turquie qui lui a permis d’assurer une certaine stabilité dans le pays. Un partenariat qui dérange fortement Paris puisque la Libye reste un pays stratégique pour s’ouvrir sur le continent africain (dont la France dépend fortement en termes de ressources naturelles) et que le marché de la reconstruction du pays est estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars. Un constat partagé par Pascal Airault dans son article paru mardi dans L'Opinion et intitulé « En Libye, la France cherche à contrer l’influence turque ».

Compte tenu des développements régionaux et des victoires diplomatiques et militaires d’Ankara dans différentes régions du monde, tout semble indiquer que la Turquie continuera à dominer encore longtemps le jeu d’échecs avec les puissances occidentales.



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