La Turquie a-t-elle encore besoin d’intégrer l’UE ? (étude)

Plus de trente ans après avoir déposé sa candidature pour adhérer à l’UE, la Turquie est aujourd’hui exaspérée par la politique de « deux poids, deux mesures » de l’UE qui est elle-même en proie à des crises économiques et sociales sans précédent.

La Turquie a-t-elle encore besoin d’intégrer l’UE ? (étude)

Öznur Küçüker Sirene, 06/02/2019

L’adhésion de la Turquie à l’Union européenne (UE) est une question qui passionne mais aussi qui divise encore et toujours : d’un côté, les défenseurs de l’idée d’une UE plus forte avec la Turquie et de l’autre côté, les eurosceptiques qui sont persuadés que l’UE ne pourrait plus rien apporter à la Turquie -et vice versa pour les turcosceptiques qui ne veulent en aucun cas voir la Turquie au sein de l’UE-.

Officiellement candidate à l'adhésion à la Communauté économique européenne (CEE) depuis 1987, la Turquie n'a été reconnue comme pays candidat qu'en 1999 par l'UE et les négociations préalables à une éventuelle intégration n'ont débuté qu'en 2005.

Malgré les efforts considérables du pays depuis autant d’années, la question de son adhésion à l’UE reste encore source de nombreuses controverses pour des raisons géographiques, démographiques, économiques mais aussi culturelles du point de vue de ceux qui rejettent son « européanité ».

Si pendant de longues années, la Turquie voyait en l’UE une issue de secours pour renforcer sa sécurité et son importance dans une région conflictuelle menacée par l’instabilité des pays voisins, plus de trente ans après le début du « rêve européen », suite à de nombreux développements dans le monde, cette perception de l’UE a quelque peu changé dans le pays.

Aujourd’hui on peut clairement constater que la société turque devient de plus en plus réticente à l’entrée de la Turquie à l’UE alors que les chefs d’Etat européens -dont la plupart font part de leurs réserves quant à l’aboutissement de ce processus- n’arrivent à se mettre d’accord sur un agenda précis à suivre sur la question.

Ainsi si la Roumanie, actuelle présidente de l’UE, a récemment exprimé son soutien à la candidature de la Turquie à l’UE, Nathalie Loiseau, la ministre française des Affaires européennes a déclaré : « Emmanuel Macron est le premier chef d'État européen à avoir assumé sa responsabilité, à avoir dit aux Turcs et à l'Union européenne que la Turquie avait fait le choix de s'éloigner des valeurs européennes et qu'à cause de ce choix il n'était pas possible de poursuivre les négociations pour l'adhésion de la Turquie à l'UE ».

Devant cette attitude paradoxale des responsables européens au sujet de l’adhésion de la Turquie à l’UE -ce qui alimente un certain sentiment anti-européen au sein de la population turque- on essaiera de démontrer les raisons principales pour lesquelles la Turquie n’a plus besoin de l’UE dans un monde en perpétuelle transformation.

L’UE ne représente plus « l’eldorado économique » pour les Turcs

Tout d’abord, précisons le parcours incroyable que la Turquie a traversé en trente ans tant sur le plan économique que sur le plan démographique et la différence phénoménale entre la Turquie des années 90 et celle de nos jours.

Si la Turquie des années 90 -fortement endettée auprès du FMI depuis 1958- était marquée par un retard de croissance économique et d’importantes disparités régionales, ce qui a même provoqué une grave crise économique dans le pays à l’aube des années 2000-, l’arrivée du Parti de la Justice et du Développement (AKP) au pouvoir en 2002 a inversé la tendance : aujourd’hui l’objectif du président Recep Tayyip Erdoğan est de faire de la Turquie « l’une des dix plus grandes puissances mondiales d’ici à 2023 » grâce à une économie florissante et en pleine croissance ainsi qu’une population jeune et dynamique.

Or, quand on observe le parcours que les pays européens ont connu dans la même période, rien ne fait plus rêver personne comme pendant les Trente Glorieuses – désignant la période de forte croissance économique et d'amélioration des conditions de vie qu’a connue la grande majorité des pays développés, membres pour la plupart de l’OCDE, entre 1946 et 1975- : population vieillissante, économies stagnantes voire en régression dans un monde où la concurrence devient de plus en plus rude avec des pays en voie de développement comme la Chine, l’Inde, le Brésil mais aussi la Turquie. 

De plus, l’UE n’est plus à l’abri des conséquences déstabilisantes des fluctuations économiques dans les autres régions du monde : c’est ainsi que la crise financière qui avait commencé en 2007 aux États-Unis s’est rapidement répandue dans la zone euro en provoquant une crise économique (diminution de la croissance, voire récession), sociale (chômage croissant) et budgétaire (accroissement des déficits et explosion de la dette).

La Grèce – le premier pays européen touché par cette problématique de l’endettement dans la zone euro- qui a échappé à la faillite économique en divisant plus que jamais les pays européens au sujet du soutien financier au pays, le Brexit, voire la perspective d’un futur Frexit soutenu par une large partie de la population en France sont aujourd’hui aux yeux de nombreux spécialistes les signes du début de la fin, d’une prochaine désintégration de l’UE.

Dans un tel contexte mettant en lumière la fragilité économique des pays européens, selon les prévisions à long terme de la multinationale britannique Standard Chartered, la Turquie dépassera l’Allemagne pour devenir la cinquième économie mondiale d’ici 2030 – alors que le Royaume-Uni, la France et l’Italie ne figureront même pas parmi les 10 premiers pays-.

L’UE a perdu sa crédibilité face aux défis majeurs

Un autre point qui a causé une désillusion progressive auprès de la population turque vis-à-vis de l’UE est son manque de réactivité ou ses positions controversées devant des questions régionales et mondiales.

L’écart entre les discours officiels des dirigeants européens et des pratiques officieuses dans leurs pays est flagrant.

On peut en citer une multitude d’exemples : après une condamnation « officielle » par l’UE, de la tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016 en Turquie, dans une déclaration conjointe, des pays européens comme l’Allemagne et la Grèce sont devenus des refuges de première importance pour les putschistes et membres gulénistes.

De la même manière, si le PKK est officiellement classé organisation terroriste par la Turquie, les Etats-Unis et l’UE, aujourd’hui force est de constater la politique laxiste des pays européens face aux activités des partisans de ce groupe terroriste sur leurs territoires. L’autorisation officielle à des manifestations pro-PKK dans les principales capitales européennes, des médias biaisés qui présentent des terroristes du PKK comme des combattants de la liberté voire des leaders de partis politiques comme Jean-Luc Mélenchon en France, qui font l’apologie du terrorisme en incitant le retrait du PKK de la liste des organisations terroristes, font perdre toute leur crédibilité aux pays européens dans leur coopération avec la Turquie dans la lutte contre le terrorisme.

La position de l’UE face aux autres développements mondiaux est tout aussi paradoxale : six pays de l'UE (Allemagne, Espagne, France, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni) ont récemment donné un ultimatum au chef de l'État vénézuélien Nicolas Maduro, lui enjoignant de convoquer une nouvelle élection présidentielle, faute de quoi ils reconnaîtront son rival Juan Guaidó comme président. Or, c’est cette même UE qui avait gardé un silence complice devant le coup d'État du maréchal Al-Sissi en 2013 contre le président Mohamed Morsi, élu démocratiquement en Egypte. Cette attitude contradictoire s’explique par des intérêts économiques de l’UE dans ces régions du monde : si Maduro connu pour son anti-impérialisme américain et occidental est le président d’un pays extrêmement riche en pétrole et ressources naturelles et n’arrange en rien les intérêts occidentaux, l’Egypte d’Al-Sissi achète aujourd’hui le silence des pays européens malgré de graves répressions dans le pays grâce à d’importants achats d’armes.

Pour tous les autres défis mondiaux, l’UE continue de réagir uniquement en fonction de ses propres intérêts, ce qui lui fait perdre toute crédibilité : sa gestion désastreuse de la politique d’accueil des migrants en est la meilleure preuve.

Cependant, contrairement à l’UE, la Turquie joue aujourd’hui un rôle majeur dans la résolution de nombreuses questions régionales et mondiales. La Turquie est le pays le plus généreux du monde en termes d’aide humanitaire, premier pays d’accueil des réfugiés syriens, extrêmement actif dans toutes les parties du monde allant des Balkans à l’Afrique jusqu’en Amérique latine.

Alors que l’UE fait preuve d’une hypocrisie flagrante au sujet de nombreuses problématiques internationales, la Turquie réagit rapidement et efficacement : sa position ferme pour révéler la vérité dans l’affaire Khashoggi (journaliste saoudien assassiné au Consulat d’Arabie saoudite à Istanbul), sa détermination pour accueillir des réfugiés de différentes parties du monde devant une UE dépassée par la crise migratoire, sa volonté de devenir le porte-parole des opprimés du monde comme dans le cas des Musulmans Rohingyas au Myanmar ou encore la tragédie des Palestiniens, sa lutte sans relâche contre toute forme de terrorisme -que ce soit contre Daech que les YPG- ne sont que quelques exemples parmi d’autres qui font aujourd’hui de la Turquie un acteur majeur sur la scène internationale contrairement à l’UE devenue « trop faible, trop lente, trop inefficace » selon les termes du président français Emmanuel Macron.

Les « valeurs européennes » tant vantées par l’UE ne sont plus convaincantes

L’un des reproches principaux qui sont souvent adressés à la Turquie est « le non-respect des droits de l’homme et de la démocratie » dans le pays et son éloignement des « valeurs européennes ».

Or, comme le souligne si bien le Prof. Dr. Kudret Bülbül, doyen de la Faculté des Sciences politiques de l’université Yıldırım Beyazıt d’Ankara, « dans son état actuel, si l’UE présentait une demande d’adhésion à l’UE, elle ne serait acceptée étant très éloignée des critères qu’elle avait elle-même imposés ».

En effet, si à la base les pays européens ravagés par deux guerres mondiales avaient décidé de se réunir autour de valeurs communes telles que la paix, la sérénité, la prospérité, la coopération, le partage, la solidarité, le respect des droits de l’homme et de la démocratie -et l’UE était donc une initiative pacifique et louable-, aujourd’hui la réalité est tout autre : la montée des partis extrémistes et racistes, l’hostilité envers les migrants, la xénophobie, l’islamophobie, l’antisémitisme menacent gravement le vivre-ensemble dans les pays européens.

Rappelons les condamnations incessantes de la France, l’un des principaux pays membres de l’UE, contre la Turquie pendant les événements du parc Gezi en 2013.

Or, aujourd’hui les pays européens dont notamment la France choquent le monde entier avec des images et vidéos de terribles violences sur leurs propres territoires : la gestion de la question catalane par l’Espagne tout comme les manifestations des gilets jaunes qui ne cessent de gagner de l’ampleur en France -tout en étant violemment réprimées par les forces de l’ordre- prouvent que les pays européens ne sont plus les « paradis de paix sociale et de tolérance » comme ils prétendent l’être.

Les pays européens qui condamnaient si violemment la Turquie en 2013, ont pourtant préféré garder le silence face à la violence exercée dans les manifestations des gilets jaunes en France. « Personne n’est venu au Parlement européen demander une résolution concernant la France. C’est de l’hypocrisie », a récemment déclaré la Première ministre roumaine, Viorica Dancila.

Nous voyons finalement que les valeurs tant vantées et défendues par l’UE ne sont plus qu’une illusion : si les pays européens donnent encore et toujours des leçons de morale aux autres pays du monde, ils sont complètement défaillants dans la pratique de ces mêmes valeurs sur leurs propres territoires. Le mécontentement social qui règne dans ces pays ainsi que les revendications des peuples européens de sortir de l’UE montrent clairement que l’UE n’est même plus convaincante pour ses Etats membres.

En conclusion, la Turquie qui ne cesse d’augmenter son influence à travers le monde entier tout en renforçant son rapprochement et sa coopération avec des puissances régionales, est exaspérée par la politique de « deux poids, deux mesures » de l’UE qui n’adopte jamais la même attitude devant les mêmes circonstances.

Privilégiant constamment ses propres intérêts, adoptant une attitude hostile et discriminatoire envers les Turcs, s’éloignant de plus en plus d’une approche « gagnant-gagnant » dans le processus d’intégration de la Turquie au sein de la famille européenne, l’UE risque de perdre définitivement son partenaire turc si elle ne se remet pas en question.



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