Pourquoi le processus électoral ne pousse plus à la polarisation?

Une étude du Prof. Dr. Kudret Bulbul, doyen de la Faculté des Sciences politiques de l’université Yildirim Beyazit d’Ankara

Pourquoi le processus électoral ne pousse plus à la polarisation?

Pourquoi le processus électoral ne polarise plus?

Des élections présidentielles et législatives auront lieu très prochainement en Turquie. Les candidats et partis politiques poursuivent sans interruption leur campagne. Ce qui tape à l’œil du point de vue du processus électoral pour la première présidentielle de l’histoire de la Turquie, est le fait que nous traversons peut être le processus électoral le plus modéré de notre histoire. Pour autant dire, les anciennes campagnes électorales lors desquelles les propos durs, excessifs et poussant à la polarisation étaient exprimés, n’existent plus.

Quelles pourraient être les raisons à cela ?

L’obligation d’une politique de consensus afin de pouvoir remporter les 50 + 1 %

Du point de vue de la politique turque, lors des précédentes élections, il était possible d’accéder au pouvoir avec 20 % des voix. En choisissant ce qui est plus dur pour lui, l’AK Parti a été le pionnier pour l’instauration de la règle électorale des 50 + 1 % de voix pour l’élection d’un chef d’Etat. Désormais, il ne sera plus suffisant aux partis de développer des politiques pour leur électorat, mais ils devront également consolider leurs électeurs. Les candidats sont dans l’obligation de développer des politiques pouvant récolter les voix d’une large partie de la population afin de pouvoir accéder au pouvoir. Pour cette raison, ils doivent atteindre une large masse d’électeurs et les convaincre. La nécessité d’obtenir 50 + 1 % pour être élu président, pousse tous les partis politiques à trouver de nouveaux ports et quitter le port sécurisé qui repose uniquement sur les demandes de leur électorat. Dans ce contexte, tous les partis doivent s’ouvrir vers de plus grande masse de la population, suivre plus de politique de consensus, et mettre des réserves aux propos et personnalités excessifs.

Lorsque nous réfléchissons à la difficulté régionale de diriger la Turquie, l’obligation selon laquelle les candidats et partis sont dans la contrainte de suivre une politique plus conciliatrice, est un développement positif.

Probabilité d’un second tour

Bien que les sondages d’opinion publique indiquent que la présidentielle s’achèvera dès le premier tour, les partis et candidats de l’opposition travaillent de toute leur force pour qu’il y ait un second tour. Bien que ce soit théorique, la probabilité qu’il puisse y avoir un second tour lors des élections, pousse les candidats et partis à utiliser un discours plus soignés et plus appliqués. Comme les partis de l’opposition en particulier, n’ont pas la probabilité de remporter 50 + 1 % des voix uniquement de leur électorat, ils doivent récupérer des voix des autres partis et en partie de l’AK Parti. Cette contrainte force naturellement les partis et candidats à éviter d’utiliser des propos que l’électorat des autres partis n’apprécieraient et à suivre des politiques plus rassembleurs. Dans les prochaines périodes, lorsqu’un candidat ou un parti n’aura pas le monopole, et lorsque le président de la République sera élu au second tour, nous verrons plus clairement l’impact laxatif de la probabilité du second tour. Dans une telle probabilité, les partis ne pourront pas durcir leurs discours contre les autres partis car ils pourraient avoir besoin des voix de l’électorat des autres partis et faire différentes alliances pour le second tour.

Les électeurs peuvent présenter directement un candidat

Lors des précédentes élections présidentielles, il n’y avait que les groupes parlementaires des partis et un certain nombre de députés qui pouvaient présenter un candidat. Cette situation causait en réalité le risque que la volonté de l’électeur ne se reflète par suffisamment dans les urnes. C’était un manque du point de vue de la démocratie et des libertés. Le nouveau système a comblé ce manque. Tous ceux qui récolteront 100 000 signatures pourront présenter leur candidature à la présidentielle. Ce droit a une fonction particulièrement positive pour les petits partis et pour tenir les groupes marginaux au sein du système. Si ce droit n’avait pas été accordé, ces partis et groupes pouvaient être plus durs. Mais grâce à ce droit, ces groupes et partis ont la possibilité de présenter leur candidat. S’ils ne parviennent pas à réunir 100 000 signatures, ils ne pourront désormais plus jeter la responsabilité uniquement sur le système.

Formation des alliances avant les élections

En Turquie, l’alliance entre les partis était interdite lors des précédentes élections. Comme la voie de l’alliance a été ouverte pour ces élections, les partis politiques entrent majoritairement en élection sous l’Alliance du Peuple ou l’Alliance de la Nation. Le fait que les partis politiques entrent en élection sous des Alliances, adoucit les tensions politiques de deux façons. Jadis, les alliances, les coalitions se formaient après les élections. Et avant les élections, il y avait un processus électoral corsé. A présent, comme les alliances se forment avant les élections et comme le processus électoral est influent dans les éléments cités ci-dessus, les discours politiques sont naturellement plus souples. La formation d’alliance avant les élections permet aux électeurs de donner ou non leur approbation à cette alliance.

D’autre part, entrer en élection sous une alliance, permet aux petits partis de ne pas se heurter à la limite des 10 % et d’obtenir des sièges au Parlement. La hausse de la représentation au Parlement fait baisser la tension politique durant le processus électoral.

La politique d’exclusion identitaire ne pourra désormais plus marcher

Les débats mis en permanence à l’actualité en particulier par les partis de gauche, sur la laïcité, l’anti-laïcité, la modernité, le kémalisme, n’ont presque plus lieu. Il n’est pas rationnel de dire que ces débats ont soudainement plus de signification pour ces partis. Le changement du système électoral est la plus importante raison de ce changement de discours. Le fait que les 50 + 1 % ne pourront être obtenus en se reposant uniquement sur son propre électorat via une politique d’exclusion identitaire,  a poussé les partis à réviser les politiques qu’ils suivent depuis des dizaines d’années. Le besoin du soutien d’une large partie de la population et non d’une politique d’exclusion identitaire pour arriver au pouvoir, pousse les partis à un changement forcé. Le fait que les partis soient désormais dans l’obligation de créer une communication avec différente partie de la population, est une bonne chose du point de vue de la Turquie.

L’exclusion des branches terroristes

Le fait qu’aucun parti politique n’ait tenté, même visiblement, de former une alliance avec le HDP qui n’a pas su mettre clairement ses distances avec l’organisation terroriste, est une autre chose qui attire l’attention durant ce processus électoral. Cette pression communautaire est un bon développement du point de vue du fonctionnement de la démocratie dans le cadre de ses propres règles. Les partis politiques entrent en élection d’un côté comme une organisation civile et démocratique, et ne pourront plus d’un autre côté prendre de consignes des membres terroristes non-élus et prêter leur salut aux montagnes et au terrorisme.

Populisme en hausse

Nous constatons que la nécessité d’obtenir le soutien d’une large partie de la population lors du processus électoral, a également fait augmenter le populisme. En particulier, les partis de l’opposition se fondent plus sur ce qu’ils vont détruire et non sur ce qu’ils vont produire et comment ils vont le faire. Cette situation est due au fait que désormais la Turquie ne soit plus un pays à 2 000 dollars mais à 10 000 dollars, et qu’elle n’ait pas besoin de 80 cents. De plus, toute dépense populiste peut être financée par des taxes et autres prix payés par d’autres. La hausse de taxes, fait régresser le marché et le domaine civil et baisser la production. Promettre tout sans retour à tout le monde, est condamner à se solder par la non-production c’est-à-dire égale à la pauvreté.

Nouvelle politique : courir derrière ce qui est possible et non ce qui est excessif…

Dans une situation où la Turquie est confrontée à de sérieux risques dans sa région, adopter davantage des politiques internes réunificatrices et non diviseuses, rassembleuses et non de polarisation, des politiques visant les grandes masses de la communauté et non les politiques identitaires et de petites communautés, a une importance vitale du point de vue de la survie du pays. Le système de gouvernance présidentielle parait d’ores-et-déjà avoir assuré cela. Les candidats et partis courent désormais derrière ce qui est possible et non derrière ce qui est marginal, afin de pouvoir obtenir des voix par une plus large partie de la population.

D’ailleurs, la politique est ‘l’Art de ce qui est possible’.



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