La tension croissante entre la Turquie et l’Allemagne.

Etude de Cemil Dogac Ipek, chercheur en Relations internationales à l'université Ataturk

La tension croissante entre la Turquie et l’Allemagne.

La cause de la dernière crise va bien au-delà de l’interdiction d’un rassemblement des ministres avec les Turcs d’Allemagne. Les litiges sont plus profonds. Cette approche de l’Allemagne n’est pas nouvelle. Depuis qu’Angela Merkel est devenue chancelière en 2005, l’Allemagne et la Turquie ont vécu de sérieuses crises. Le service des renseignements extérieurs allemand BND a reconnu écouter la Turquie depuis 2009. Le gouvernement allemand a insinué que la Turquie, pays membre de l’OTAN, n’était pas un ami.

Après la Seconde Guerre mondiale, le nazisme a été exclu de la politique allemande. Toutefois, la structure sociale qui a engendré le nazisme n’a pas entièrement disparu. La xénophobie et les courants anti-Turcs ou anti-islam se sont formé une base sociale puissante en Allemagne dans les années 2000. Les partis politiques de la droite ou du centre ont d’ailleurs visé ces voix. Nous pouvons entendre des propos xénophobes, anti-Turcs et anti-islam en Allemagne à chaque période électorale. Et ces propos continuent de s’accroitre. Prendre la Turquie pour cible est devenue une tradition dans la politique allemande. La montée de l’islamophobie et les propos haineux qui, au fur et à mesure, se sont transformés en courant anti-Turc, se sont reflétés également dans le domaine politique. Malheureusement aujourd’hui, cela devient la politique étatique de l’Allemagne.

Plus que de ses élections, l’Allemagne parle ces derniers temps du référendum et du président Erdogan. Par ailleurs, elle a ouvert ses portes aux terroristes membres de FETÖ et du PKK. Le président Erdogan figure bien plus que Merkel sur les pages des journaux allemands ces derniers temps. Ce n’est pas un comportement sain pour l’Allemagne. « L’Erdoganophobie » (que nous pouvons également voir comme la turcophobie ou l’islamophobie) se renforce en Allemagne. Nous savons que le président Erdogan a été pris pour cible parce qu’il représente la nation, qu’il porte la nation au centre du pouvoir et qu’il suit des politiques indépendantes basées sur les intérêts de la nation.

L’Allemagne est dérangée du renforcement économique de la Turquie qui est située au croisement du Moyen-Orient, des Balkans, du Caucase, de la mer Noire et de la Méditerranée. L’Allemagne est le principal partenaire commercial de la Turquie. Toutefois, elle n’est pas du tout contente de devoir la concurrencer dans certains domaines. Un des plus grands aéroports du monde est en cours de construction à Istanbul. Nous voyons depuis ces 5 dernières années que cela dérange l’Allemagne. Le nouvel aéroport d’Istanbul sera doté d’une capacité de près de 150 millions de passagers par an, ce qui reviendra à prendre la charge que l’aéroport allemand de Francfort n’arrive pas à porter.  Cet aéroport deviendra la plus grande station de transit de sa région. En outre, Istanbul se transformera en un centre dynamique à cette période où le centre de gravité de l’économie glisse de l’Europe vers l’Asie.

La Turquie est réellement attristée de voir des politiciens européens n’ayant porté aucun soutien à la Turquie après le 15 juillet. Si à cela, nous ajoutons la résolution prise par le Bundestag le 02 juin 2016 concernant le soi-disant génocide arménien qui a profondément blessé la Turquie ainsi que les relations bilatérales, nous pouvons comprendre pourquoi la perception de la Turquie vis-à-vis de l’Allemagne s’est sérieusement et rapidement détériorée. L’hypocrisie de l’Europe s’est notamment reflétée lors de la tentative de coup d’Etat du 15 juillet. D’ailleurs, la position adoptée par l’Allemagne et l’Europe concernant la résistance que la nation turque a manifesté pour la démocratie la nuit du 15 juillet, est bien claire. D’autre part, il est intéressant de voir que l’Allemagne se force à adopter une position contre le référendum en Turquie. Elle soutient ouvertement la campagne pour un « non » au référendum. Pourtant le choix de la nation turque en faveur du système de gouvernance présidentielle ou parlementaire n’intéresse aucunement l’Allemagne. C’est à la nation turque de décider de son propre système de gouvernance, et non pas à l’Allemagne.

Si nous tenons compte du fait que les élections allemandes auront lieu au mois de septembre, nous pouvons dire que les relations turco-allemandes vont se tendre encore plus jusqu’à cette date. Si l’Allemagne ne change pas de comportement, alors les relations turco-allemandes seront sans cesse tendues.

En résumé, des relations amicales et une coopération étroite sont au profit des deux pays, car en fin de compte, il existe des domaines où les deux pays ont besoin l’un de l’autre. Cependant, attiser la tension est défavorable pour l’Allemagne, plus que pour la Turquie. La Turquie, elle, multiplie ses alternatives en politique extérieure et elle poursuivra son chemin quoi qu’il en soit (avec ou sans l’UE et l’Allemagne). Or, les positions introverties turcophobe/islamophobe de l’Allemagne et de certains pays européens, peuvent engendrer une autodestruction de ces pays.

 

 



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