La Turquie et le deuxième volet des sanctions contre l'Iran

Étude du Dr. Cemil Dogac Ipek, membre du corps académique du département des Relations internationales à l’université Karatekin

La Turquie et le deuxième volet des sanctions contre l'Iran

Les sanctions récemment mises en œuvre par les Etats-Unis contre l’Iran affecteront sur plusieurs aspects les pays qui entretiennent des relations commerciales avec l’Iran. Nous allons analyser cette semaine les sanctions contre l’Iran et leur impact sur la politique étrangère turque.

          Le deuxième volet de l’embargo américain contre l’Iran est entré en vigueur le 5 novembre. Il englobe des sanctions contre le commerce de tous les produits énergétiques, notamment le gaz naturel et le pétrole, les exploitations portuaires, le commerce des navires, et les services d’assurance et le système bancaire international. A partir de cette date, des restrictions internationales ont été apportées à la société nationale iranienne de pétrole, la société iranienne de commerce pétrolier et la national iranian tanker company. Ces mesures marquent le début de l’application des sanctions contre l’exportation de pétrole et de gaz naturel de l’Iran dont l’économie repose principalement sur le pétrole. Selon les données de Facts Global Energy, l’exportation pétrolière de l’Iran connaissait une tendance à la baisse depuis le mois d’avril. L’exportation pétrolière de 3 millions de barils par jour devrait chuter à un million de barils, selon les mêmes données. En novembre et en décembre 2018, l’exportation du pétrole iranien devrait être de 1,3 à 1,4 million de barils par jour, et devrait descendre sous le seuil du million de barils par jour en 2019.

          Les pays producteurs de pétrole ont déclaré qu’ils augmenteront leur production pour réduire au maximum l’impact des sanctions iraniennes sur les marchés et souligné leur détermination à poursuivre cette hausse de production. Cela permettra d’équilibrer la baisse de l’offre sur les marchés mondiaux, provoquée par l’embargo sur l’exportation du pétrole iranien. Il est fort probable qu’une brève période d’augmentation des prix pétroliers à l’échelle globale s’ensuive d’un rééquilibrage. Par conséquent, ce ne serait pas surprenant que les prix soient de l’ordre de 75 à 85 dollars dans la période à venir. Les données que nous possédons indiquent que l’offre est en hausse dans le marché pétrolier. D’après le rapport mensuel sur le marché pétrolier dressé par l’Agence internationale de l’énergie (IEA), la production de pétrole brut de l’OPEP a atteint 32,8 millions de barils, soit une hausse de 100.000 barils par jour, le niveau le plus élevé de l’année. La plus grande hausse de production journalière a eu lieu en Arabie saoudite, avec 10,5 millions de barils suite à une hausse de 100.000 barils par jour.

          Le nouvel embargo mis en œuvre par les Etats-Unis a une importante particularité. Cet embargo ne cible pas seulement l’Iran mais aussi ses partenaires. Certains pays, dont la Turquie, sont exemptés, partiellement et temporairement, de cet embargo. D’autre part, l’administration Trump applique à l’Iran une pression économique qui n’a jamais été aussi sévère.

          Rappelons-le, Donald Trump s’était opposé à l’accord sur le nucléaire iranien conclu en 2015, au cours de sa campagne électorale. Il avait annoncé qu’il se retirerait de cet accord qu’il considère comme une supercherie, s’il est élu. En effet, il a tenu sa promesse et s’est retiré unilatéralement de l’accord en mai dernier.

          L’administration Trump défend, comme prétexte pour cette décision, que l’accord en question n’empêcherait pas l’Iran de développer une arme nucléaire. Néanmoins, une autre raison qui se cache derrière l’embargo est la politique expansionniste du régime iranien, son intervention en Syrie, et son soutien au Hezbollah et à d’autres groupes terroristes.

          Donald Trump compte dissuader le régime iranien de suivre ces politiques, par le biais de cet embargo. Il semble que son plan est le suivant : lasser le peuple avec les contraintes économiques découlant de l’embargo, faire pression sur le régime et par conséquent celui-ci sera renversé ou devra changer de politique.

          La Turquie s’oppose en principe aux sanctions appliquées contre l’Iran car elles sont unilatérales. L’Iran est le deuxième fournisseur de gaz naturel de la Turquie. L’Iran fournit environ 9,5 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an à la Turquie et ce commerce devrait être maintenu pour la sécurité d’approvisionnement de la Turquie conformément aux clauses du contrat. Selon les données de 2017, l’Iran est le plus grand fournisseur de pétrole de la Turquie. Il semble que la Turquie déviera vers d’autres pays l’importation du pétrole. Par ailleurs, la Turquie peut réaliser à court terme des échanges commerciaux avec l’Iran, à partir des monnaies locales. D’autre part, la Turquie peut tenter de prévenir un déséquilibre entre l’offre et la demande qui pourrait se produire sur le marché, en faisant des économies au niveau de la consommation pétrolière et gazière.

          Nous constatons dans le passé que les embargos n’ont pas réellement provoqué de changements dans les régimes autocratiques. L’utilisation des sanctions économiques dans les relations internationales ne date pas d’hier. Néanmoins les sanctions peuvent très rarement permettre de modifier les politiques souhaitées au départ par les pays ou les décisionnaires qui les appliquent. On constate dans la science politique, les relations internationales et la littérature économique, que les sanctions font baisser le volume commercial et la rentabilité économique et affectent la prospérité. D’autre part, plusieurs analyses estiment que les sanctions donnent une perception de victime aux régimes exposés à des sanctions qui poussent la société à s’unir autour de leur leader ; ou encore qu’elles déclenchent des alliances internationales face aux puissances qui ont lancé les sanctions. Malheureusement, les sanctions affectent la population et c’est le peuple qui en paie le prix. L’une des conséquences de ce genre de sanctions sur les dictatures en particulier, est le déclenchement de discours radicaux et l’attisement de la radicalisation. Il est possible que de nouvelles sanctions provoquent les mêmes conséquences en Iran. Il est probable que cette situation se reflète sur la politique du régime iranien pour le Moyen-Orient avec des attaques plus dures.

          En fin de compte, cet embargo peut provoquer de nouvelles frictions et des tensions sur la plateforme internationale. Sur le plan économique, un dynamisme imprévisible dans les prix pétroliers pourrait ouvrir la voie à l’inflation ou à la stagnation dans plusieurs pays.



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