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La lutte internationale de pouvoir et Idlib

Etude du Dr. Cemil Dogac Ipek, chercheur en Relations internationales à l’université Karatekin

La lutte internationale de pouvoir et Idlib

          (Selon l’expression satirique de Voltaire), le Saint Empire romain qui a régné près de 1000 ans, n’était ni saint, ni romain et ni un empire dans les dernières étapes avant son effondrement. En s’inspirant des expressions de Voltaire, après environ deux ans et demi le problème actuel de l’ordre libéral mondial, est qu’il n’est ni libéral, ni mondial et ni un ordre. Il devient désormais plus difficile de parler du monde comme s’il était un ensemble. Les efforts pour former des cadres internationaux, échouent. Le protectionnisme est en hausse ; le dernier tour des négociations de commerce mondial, n’a pas donné de résultats. Il y a très peu de règles régissant l’usage de l’espace cyber. Nous témoignons au quotidien de l’apparition d’un ordre ou d’un désordre qui chacun sont particuliers. Le meilleur exemple à donner pour cette situation est ce qui est vécu au Moyen-Orient et en Syrie.

          Le monde d’aujourd’hui ne ressemble pas à celui de la période entre 1939 et 1991 où régnait l’idéologie de la polarisation. Il ressemble plus aux décennies précédentes d’une différente guerre mondiale (Première Guerre mondiale). Actuellement, nous sommes témoins de guerre(s) nationale(s) dans une ère ou les forces régionales et internationales émergent et chutent.

          Les Etats-Unis qui sont une puissance impériale dominante, sont en permanence en quête d’initiatives  pour poursuivre le statuquo. Les acteurs qui se renforcent tels que la Chine et la Turquie, sont dérangées par la puissance disproportionnée et le partage de la fortune des Etats-Unis. Les structures qui regroupent plusieurs pays tels que la Fédération de Russie et l’Union européenne, sont en quête de leurs anciens jours de gloire. L’Occident a peur du retour de l’URSS, quant à la Russie, de la vague de changement de régime soutenu par l’Occident ; quant à leur peur conjointe, il s’agit de l’Islam radical selon leur expression.

          Lorsque nous regardons la situation générale, il n’y a pas une lutte idéologique telle que celle entre 1945 et 1989. Il n’y a pas un nouveau Rideau de Fer. Outre une puissance mondiale dominante, il y a des puissances en essor et en déclin (qui souhaitent faire baisser la dominance des Etats-Unis et qui toutefois ne se sont pas assez renforcées pour pouvoir réaliser cet objectif. Cette situation cause des désaccords entre les experts qui s’intéressent à ce sujet. Certains experts ont tendance à parler de la nostalgie de la Guerre froide afin de rendre la situation explicable. Mais cela n’est pas une bonne comparaison. La situation actuelle ressemble plus à celle de la seconde moitié du 19è siècle. Cette période était l’ère de l’apparition de nouvelles puissances, une ère où les relations entre les nations reposaient sur les intérêts nationaux et non sur la légitimité idéologique.

          Il y a dans la structure actuelle, une puissance dominante ; toutefois les autres puissances ont de plus en plus de défis pour défendre leurs intérêts nationaux ou bien pour la quête de la réussite. En tentant d’essayer de comprendre le 21e siècle sous l’optique du 20e siècle, le monde patine toujours avec le passé plus lointain. Par conséquent, nous pouvons absolument affirmer cela ; nous ne sommes pas au seuil d’une seconde Guerre Froide.

          Aujourd’hui, la Syrie est dans une position pouvant déclencher les lignes de faille régionales voire même internationales. La mèche d’un affrontement hors de contrôle pourrait à tout moment consciemment ou inconsciemment être allumée sur les terres ou l’espace aérien de la Syrie. Selon un grand nombre d’analystes, il ne reste désormais plus que quelques jours avant le début du conflit à Idlib. Ceux qui suivent le déploiement militaire dans la région, pensent que l’opération commencera bientôt. Le nombre de soldats et milices déployés dans trois principaux points autour d’Idlib par les forces du régime et ses alliés, ont presque atteint le même nombre que ceux de l’opération d’Alep.

          Idlib n’est pas un point de dénouement du point de vue des conflits civils en Syrie, mais un tournant afin d’établir l’ordre par la suite. C’est pourquoi il est important de savoir quel sera le consensus entre la Russie et la Turquie sur la situation à Idlib et pour la suite, or ce sont ces deux pays qui vont définir la date du lancement de l’opération à Idlib. Car bien que les relations entre les deux pays contiennent des chapitres stratégiques, et que la coopération entre ces deux pays en particulier ces deux dernières années soit devenue un outil d’équilibre, les divergences de vue entre les parties au sujet d’Idlib ne paraissent toujours pas avoir été totalement surmontées.

          Dans le fond, la Turquie suit l’affrontement éventuel à Idlib sous deux perspectives : la première est les risques de sécurité à court terme que pourrait causer une éventuelle opération du point de vue de la Turquie, quant à la seconde, elle est la formation d’un ordre qui représentera à long terme une menace pour la Turquie. La première menace à laquelle la Turquie sera confrontée à court terme à la suite d’une éventuelle opération, est l’arrivée massive aux frontières turques de réfugiés syriens fuyant les conflits et dont le nombre atteint des centaines de milliers.

          Le fait que la formation d’un nouvel ordre en Syrie qui constituera une menace contre la Turquie est le risque à long terme. La Turquie poursuit ses efforts dans le domaine militaire mais également politique et diplomatique afin de ne pas permettre la formation en Syrie d’un ordre qui constituerait une menace pour elle quel que soit le résultat de la guerre civile en Syrie. L’apparition d’une zone sous le contrôle de l’organisation terroriste PKK/YPG en particulier au nord-est de la Syrie, constituera pour la Turquie une menace majeure. C’est dans cette optique qu’il faut regarder l’équation d’après Idlib.

          Dans une période où tous les yeux sont tournés vers Idlib, les Etats-Unis ont discrètement lancé le processus de formation d’une zone sécurisée pour l’organisation terroriste PKK/PYD. Bien qu’ils avancent que leurs aides se poursuivent dans le cadre de la lutte anti-Daesh, les activités militaires et économiques dirigées par les alliés tels que les Etats-Unis mais également l’Arabie saoudite en tête laissent à réfléchir. Le fait que les Etats-Unis tentent de former de facto une zone d’exclusion aérienne au nord de la Syrie et généralement une zone sous leur protection alors que tous les yeux sont tournés vers Idlib, laisse également perplexe. C’est pourquoi, il ne faut pas négliger le nord-est de la Syrie bien que l’opération d’Idlib continue.

 



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