Les changements internationaux, la crise syrienne et la Turquie

Une étude de Cemil Dogac Ipek, Docteur en Relations internationales à l’université Ataturk

Les changements internationaux, la crise syrienne et la Turquie

Il est encore plus difficile aujourd’hui de parler du monde comme un ensemble. Les efforts menés pour constituer des « cadres mondiaux » ont été défectueux. Le protectionnisme est en hausse et le dernier volet des négociations commerciales mondiales n’ont donné aucun résultat. Il existe très peu de règles régissant l’usage du domaine virtuel. Nous sommes témoins de l’apparition de nouveaux ordres ou désordres régionaux propres à eux-mêmes. Le meilleur exemple dans ce sens est le Moyen-Orient et la Syrie.

Quelques temps auparavant, plus de 20 pays, en tête le Royaume-Uni et les Etats-Unis, ont expulsé les diplomates russes. La Russie a répliqué en expulsant immédiatement 60 diplomates étrangers. Quelques temps après ce développement, le régime Assad a de nouveau utilisé une arme chimique. Un an auparavant, l’administration Trump avait frappé les bases du régime avec 59 missiles Tomahawk pour la même raison. Un an plus tard, l’alliance conduite par les Etats-Unis a lancé un raid contre le régime Assad. Par conséquent les yeux se sont tournés vers la Syrie et cette question s’est posée : « Est-ce que le monde se dirige vers une seconde Guerre Froide ? »

Le monde actuel ne ressemble pas au monde qui vivait une polarisation idéologique entre 1939 et 1991, mais plutôt au monde qui précédait de quelques dizaines d’années la Première Guerre mondiale. Actuellement, nous sommes témoins d’une guerre de pouvoir national à une période où les puissances mondiales et régionales se renforcent/s’affaiblissent.  Du point de vue de la situation générale dans le monde, il n’est pas question d’une aussi grande lutte idéologique qu’entre 1945 et 1989. Il n’y a pas de Rideau de Fer.

Tout comme la puissance mondiale dominante, il existe des puissances émergentes (qui souhaitent réduire l’emprise des Etats-Unis mais qui ne sont pas encore assez fortes pour réaliser cet objectif). Cette situation cause des différends entre experts. Certains experts ont tendance à avoir recours à la « nostalgie de la Guerre froide » pour rendre plus significative la situation actuelle. Mais ce n’est pas une comparaison juste. La situation actuelle ressemble plus au second semestre du 19e siècle. Cette période était celle de la concurrence entre les grandes puissances, une période où les relations entre Etats ne reposaient pas sur des raisonnements idéologiques mais sur des intérêts nationaux. Par conséquent, nous pouvons dire aisément que nous ne sommes pas au seuil d’une seconde Guerre Froide.

Actuellement, la politique extérieure américaine au Moyen-Orient repose plus sur une politique de force qu’à des préférences idéologiques. L’Arabie saoudite en est un exemple. Le pays n’est pas démocratique mais plutôt radical pour l’Occident du point de vue de leur perception, mais il a du pétrole et est désireux de vendre le pétrole en utilisant le dollar comme monnaie en échange de la protection américaine. En contrepartie, l’Égypte se dirige vers une dictature militaire. Elle reçoit le soutien des États-Unis parce que cela va dans le sens des intérêts des Etats-Unis et qu’elle ne constitue pas de menace pour Israël.

En prétextant la lutte contre Daesh, l’Iran a institutionnalisé son contrôle en Irak, et, tout en remplissant les terres syriennes avec les forces terrestres et les bases militaires syriennes, il a transformé le gouvernement Assad en une force mandataire iranienne. C’est évidemment une mauvaise situation pour les Etats-Unis qui ne souhaitent pas voir l’Iran (qu’ils qualifient sans cesse du « plus grand soutien du monde au terrorisme étatique ») accéder à la Méditerranée. Actuellement, tous les indicatifs montrent que Trump va se retirer bientôt de l’accord sur le nucléaire conclu avec l’Iran. Washington est sur le point de se forger une hostilité ouverte vis-à-vis de Téhéran.

Les Etats-Unis ont surtout besoin d’un équilibre stable des puissances au Moyen-Orient. Étant de plus en plus indépendante des Etats-Unis dans ses décisions en matière de politique extérieure, la Turquie devient au fur et à mesure une hégémonie régionale. De ce fait, les Etats-Unis tentent d’équilibrer la Turquie. Cependant les Etats-Unis doivent aussi réfléchir au fait que limiter la Turquie et l’Iran, rapprochera encore plus ces deux pays à la Russie. Déchirer l’accord sur le nucléaire et tenter de mettre en application de nouvelles sanctions contre l’Iran, revient à persuader l’UE de ne plus importer de pétrole de l’Iran, ce qui augmentera la dépendance de l’UE vis-à-vis de la Russie.

En contrepartie, la Syrie est capable d’activer les failles régionales, voire mondiales. Un conflit incontrôlable pourrait être déclenché volontairement ou involontairement dans l’espace aérien syrien. Cependant nous devons souligner que le conflit le plus important et sérieux dans un proche avenir en Syrie, portera sur l’éradication ou non du PKK/YPG sur le terrain, car la situation du PKK/YPG n’est pas liée uniquement à la force et à la présence de cette organisation terroriste en Syrie, mais aussi à la baisse de l’emprise de l’Occident sur la Syrie. C’est pourquoi, plus la coopération entre la Turquie, la Russie et l’Iran s’accroitra en Syrie, plus les pays comme les Etats-Unis, la France et l’Angleterre se montreront dans les terrains contrôlés par le PKK/YPG.

L’accent mis sur l’intégrité territoriale de la Syrie lors du sommet tripartite Turquie-Russie-Iran, est un avertissement ouvert à la relation États-Unis-PKK/YPG et à leur présence à l’est de l’Euphrate. Du point de vue de la Turquie, cette question est une menace stratégique à l’encontre de sa sécurité. L’Iran perçoit cette région comme la base des activités américaines qui seront menées à son encontre. Quant à la Russie, elle pense que cette région sera utilisée à long terme, comme un instrument fondamental de l’emprise américaine en Syrie. C’est pourquoi, la pression concernant Manbij et l’est de l’Euphrate sera accrue dans la période à venir. La question de Manbij fait partie de celles qui seront les plus influencées du résultat du sommet tripartite. La prise de contrôle de Tall Rifat par la Turquie et le fait qu’elle lance un processus qui pousseront les Etats-Unis et le PKK/YPG à se retirer à l’est de l’Euphrate en faisant pression sur Manbij, changeront les équilibres de la région et constitueront une démarche stratégique qui influencera l’avenir de la Syrie.

 

 



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