La crise au Liban à la lumière des développements en Arabie saoudite

Une étude de Cemil Dogac Ipek, docteur en Relations internationales à l'université Ataturk

La crise au Liban à la lumière des développements en Arabie saoudite

Plus de 30 responsables de haut niveau, dont 11 princes, ont été placés en garde à vue en Arabie saoudite. Entre-temps, le Premier ministre libanais Saad Hariri qui se trouvait à Riyad pour effectuer divers entretiens, a présenté sa démission sous prétexte que le Hezbollah s’apprêtait à réaliser un complot à son encontre. Hariri accuse l’Iran de chercher à contrôler le Liban en utilisant le Hezbollah. Bien sûr, entendre Hariri parler comme s’il venait tout juste d’être au courant des activités régionales de l’Iran alors qu’il est venu à ce poste avec le soutien du Hezbollah, est assez intéressant. Cette situation renforce les assertions du Hezbollah selon lesquelles « Hariri a été forcé à démissionner par l’Arabie saoudite ». Une question importante se pose après ces développements : « La tension entre Riyad et Téhéran se transformera-t-elle en conflit direct via le Liban ? » Nul doute, si cela venait à arriver, ce serait une catastrophe pour le Moyen-Orient. Or, si la tension continue de grimper de la sorte, tout développement reste éventuel dans la région. D’après la structure politique constituée par les Français dans les années 1930 au Liban, le président est choisi parmi les chrétiens maronites, le Premier ministre parmi les musulmans sunnites et le président de l’assemblée parmi les musulmans chiites. Cette structure politique complexe affaiblit le pays face aux interventions externes. C’est pourquoi, certains pays occidentaux, l’Arabie saoudite et l’Iran arrivent à interférer dans la structure interne du Liban. Alors que l’Iran utilise le Hezbollah comme un instrument d’influence, l’Arabie saoudite cherche à se forger une place via la famille Hariri.

            Quand la région s’intéressait plus à la crise syrienne, le Liban n’attirait pas trop l’attention. Cependant, suite aux derniers développements, les yeux se sont tournés vers le Liban, un pays las de la guerre civile. Les évènements en Syrie ont permis à l'Iran d’accroître son terrain d’influence dans la région. Le Hezbollah reflète cette politique expansionniste au Liban. Le terrain d’influence que l’Iran tente de se constituer en Syrie, a été formé bien avant au Liban grâce au Hezbollah. Pour Israël, le fait que le Hezbollah soit occupé avec la Syrie est une bonne chose. Toutefois, il existe quand même un problème du point de vue d’Israël : les développements en Syrie ont renforcé le Hezbollah. Alors qu’Israël percevait le Hezbollah comme la seule menace, aujourd’hui, il est confronté à des dizaines de milliers de milices guidées par l’Iran.

            Certains experts évaluent le changement en Arabie saoudite sur un cadre de politique intérieure et d’économie. D’après cette évaluation, l’Arabie saoudite utilise les propos anti-Iran et anti-Hezbollah pour camoufler la véritable lutte de puissance. Or, les menaces proférées par l’Arabie saoudite à l’encontre du Liban, peuvent causer bien plus qu’un simple conflit déclenché par Mohammed Ben Salmane pour montrer sa puissance. La politique de l’Arabie saoudite au Qatar, au Yémen et en Syrie, montre que ce pays peut avoir recours sans hésitation à des alternatives susceptibles de causer une tension militaire au Moyen-Orient.

            La Turquie perçoit les évènements en Arabie saoudite comme une question interne de ce pays. En contrepartie, l’Arabie saoudite n’a pas amélioré ses relations avec Ankara après la crise qatarie et son soutien au référendum en Irak du Nord. Elle n’a pas, non plus, réalisé de démarches capables de tendre les relations. Les deux pays pensent probablement que les développements axés sur le Liban n’affecteront pas directement leurs relations. Un conflit au Liban peut réduire la présence du Hezbollah en Syrie, ce qui affaiblira l’administration Assad. Le retrait du Hezbollah augmentera le besoin envers la Turquie en Syrie. Cela peut engendrer une conjoncture avantageuse pour la Turquie en matière de lutte contre l’organisation terroriste PKK/YPG. Si un conflit éclate au Liban, il sera difficile pour les Etats-Unis et leurs alliés de faire une quelconque démarche pour entraver une opération de la Turquie contre le PKK/YPG en Syrie.  Par ailleurs, le besoin envers la Turquie en Syrie qui serait ressenti par l’Iran et la Russie, changera les équilibres au profit de la Turquie. Évidemment une telle éventualité reste liée à un développement axé sur le Liban. Si l’Arabie saoudite se tourne vers le Qatar au lieu du Liban, cette situation peut engendrer une nouvelle tension dans les relations turco-saoudiennes.

            Le processus qui a débuté en Arabie saoudite sous le nom de lutte contre la corruption ainsi que la démission de Hariri sont les indices d’un tournant au Moyen-Orient. Les évènements sont trop complexes pour les restreindre à un simple changement de pouvoir en Arabie saoudite. Le changement de pouvoir en Arabie saoudite peut causer un nouveau conflit au Moyen-Orient, ce qui affectera forcément la Turquie.  Compte tenu de la présence des Turkmènes au Liban, la Turquie suivra probablement une stratégie active impartiale et interviendra pour empêcher les deux parties de déclencher un conflit. En résumé, le cours de cette crise peut engendrer aussi bien une opportunité qu’une menace pour la Turquie. La diplomatie turque réalisera certainement des démarches prudentes en tenant compte de cette situation.

 

 



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