Le Parlement irakien a déclaré que seul le drapeau irakien doit flotter sur les bâtiments officiels

Analyse de Cemil Dogac Ipek, chercheur en relations internationales à l’Université Ataturk

Le Parlement irakien a déclaré que seul le drapeau irakien doit flotter sur les bâtiments officiels

En Irak, les yeux étaient tournés depuis une longue période, vers Mossoul en raison de la menace de Daesh. L’assemblée municipale de Kirkouk a décidé de hisser sur les bâtiments publics le drapeau de l’administration régionale kurde d’Irak du nord (ARKI) à côté du drapeau irakien. Les yeux se sont tournés de Mossoul à Kirkouk à la suite de cette décision.

Il y a quelques jours, le gouverneur de Kirkouk a publié un décret qui rend obligatoire l’usage de l’arabe et du kurde ensemble dans les correspondances entre les institutions publiques. Outre l’arabe, le kurde est devenu la langue officielle de Kirkouk. Le turc, langue des Turkmènes, groupe ethnique à la plus forte population et ayant le plus haut niveau d’éducation de la région, sera désormais en dehors des établissements publics, des médias et des écoles. L’ARKI a également déclaré qu’ils allaient tenir en 2017 un référendum pour l’indépendance. Par ailleurs, la suspension dans toutes les institutions publiques de Kirkouk du drapeau de l’ARKI a côté de celui de l’Irak, a été décidée. Le parlement irakien a rejeté cette décision et décidé que le seul drapeau qui sera hissé sur les établissements et institutions à Kirkouk, serait le drapeau irakien. Le président du front turkmène et député de Kirkouk, Ersad Salihli, qui a sévèrement réagi contre l’incident, a affirmé que le gouverneur de Kirkouk ‘joue avec le feu’.

        Ce qui est vécu à Kirkouk, est le morceau d’un long processus. Il y a une forte pression sur les Turkmènes à Kirkouk à partir des années 1920. Kirkouk était une ville à majorité Turkmènes jusqu’aux années 1960. Ils ont tenté d’arabiser Kirkouk durant l’époque de la royauté. Le gouvernement Baas a continué la même application.

        Le 4 mai 1924, les soldats irakiens ont lancé des assauts dans les maisons des Turkmènes et ont tué plus d’une centaine de Turkmènes sans raison. Le 21 juillet 1946, le feu a été ouvert contre les ouvriers turkmènes qui faisaient grève. De grands incidents ont éclaté dans la ville le 14 juillet 1959, à la suite du meurtre d’un Turkmène, tué par les hommes de Mustafa Barzani. Les soldats irakiens accompagnés de peshmergas ont tué des centaines de Turkmènes. Les intellectuels Turkmènes prééminents de Kirkouk ont été pendus collectivement le 16 janvier 1980 suivant les ordres de Saddam Hussein. En 1992, les civils turkmènes ont été fusillés à Touz Khormatou. Les œuvres turques datant de milliers d’années, ont été détruites. Les Turkmènes dont des femmes et des enfants, qui vivaient dans la commune d’Altinkopru, ont été fusillés.

        Une forte migration kurde a eu lieu vers Kirkouk après que la ville soit passée entre les mains des forces kurdes lors de l’occupation de l’Irak par les Etats-Unis en 2003. Toutefois, il y a toujours une sérieuse population turkmène qui vit à Kirkouk. Les Turkmènes sont majoritaires dans 3 des 4 communes de Kirkouk (à savoir Merkez, Dibis et Tavuk). Par ailleurs, la population turkmène est forte dans le centre du canton de Touz Khormatou lié à Kirkouk.

        Du point de vue du droit international, la demande d’indépendance de l’ARKI, n’est pas légitime. L’ARKI repose son discours relatif à la demande d’indépendance, sur le self-determination (autodétermination). Il faut accomplir plusieurs conditions afin de pouvoir user du droit d’autodétermination. Le pays en question peut réclamer ce droit, lorsqu’il s’agit d’une demande émise pour mettre un terme à sa colonisation, et  pour quitter une administration oppressive et ségrégationniste. Le droit d’autodétermination peut par ailleurs être utilisé, lorsqu’il y a un accord de séparation entre les parties ou lorsque la constitution de ce pays autorise une telle séparation. Par conséquent, cela signifie que tout le monde ne peut pas déclarer son indépendance quand il le souhaite sous prétexte qu’il veut user du droit d’autodétermination.

        L’article 140 de la constitution irakienne stipule : « le statut de Kirkouk et des autres régions litigieuses, sera déterminé avec la volonté du peuple, avec un référendum jusqu’au 31 décembre 2007 au plus tard ».  Aucun référendum n’a eu lieu à Kirkouk jusqu’à présent. Par conséquent son statut est en suspens. Ce ne sont pas le KDP et Massoud Barzani qui ont causé la tension vécue ces derniers jours. Hero Talabani, un des leaders du KYB, et son plus grand allié à Kirkouk, le gouverneur de la ville, Necmettin Kerim, sont les principaux acteurs qui sont à l’origine de cette crise. Nous constatons que la crise de drapeau vécue à Kirkouk ne sera pas la dernière. A long terme, Kirkouk apparait comme l’une des régions où il existe une forte probabilité d’affrontement en Irakà la suite de l’élimination de Daesh.

          La Turquie avait fait de sévères déclarations après que l’administration de Kirkouk soit passée entre les mains des groupes kurdes, en 2005. Recep Tayyip Erdogan qui était alors Premier ministre de la République de Turquie, avait affirmé la nécessité de mettre immédiatement fin à cette application à Kirkouk. « La protection du statut particulier de Kirkouk est d’une importance vitale pour la Turquie » avait précisé le second chef des armées, de l’époque, le général d’armée Ilker Basbug. La position actuelle de la Turquie à ce sujet n’a pas changé. La protection de l’intégrité territoriale de l’Irak, est l’un des principes de politiques extérieures, auquel la Turquie accorde la plus grande importance. Par conséquent, il n’est pas possible d’attendre que la Turquie autorise la formation d’instabilités et d’affrontements dans cette région, et qu’elle laisse les organisations terroristes profiter de cette situation.



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