France : les gilets jaunes ont-ils échoué ?

Après l’Acte VIII, quel bilan pour les gilets jaunes ? Il est encore trop tôt pour répondre à cette question mais si la population était majoritairement favorable à leur mobilisation en fin novembre, le soutien au mouvement est en forte baisse

France : les gilets jaunes ont-ils échoué ?

Öznur Küçüker Sirene, 09/01/2018

Tout a parfaitement bien commencé : le mouvement des gilets jaunes a sans aucun doute apporté un nouveau souffle à la vie politique française tout en permettant la remise en question de l’élite dirigeante déconnectée des problèmes socioéconomiques du peuple.

Le soutien de l’opinion publique au mouvement est sans précédent : plus de 70% de la population sont favorables à la mobilisation des gilets jaunes selon différents sondages.

Les manifestations qui se concentrent sur les zones rurales et périurbaines s’étendent aussi aux grandes villes à partir du 17 novembre 2018.

Les revendications des gilets jaunes finissent par être entendues : en réponse à la forte mobilisation de ses citoyens, le président Emmanuel Macron annonce tout d’abord la suppression des hausses de la taxe sur les carburants pour l’année 2019. Il s’adresse ensuite aux gilets jaunes dans une allocution télévisée pour annoncer une série de mesures telles que 100 euros mensuels en plus pour le Smic dès 2019, des heures supplémentaires sans impôts ni charges ou encore l'annulation de la hausse de la CSG pour les retraités avec moins de 2 000 euros de pensions.

Si le gouvernement espère ainsi estomper les protestations au nouvel an, il s’avère vite que les annonces du président n’ont pas convaincu tout le monde. Malgré une mobilisation en forte baisse, les gilets jaunes résistent.

Cependant, le soutien de l’opinion publique n’est plus le même : selon le dernier sondage Odoxa publié jeudi 3 janvier, ce n’est plus qu’une petite majorité de Français (55%) qui souhaite que le mouvement des gilets jaunes se poursuive.

Quelles sont alors les différentes raisons de cette baisse de popularité ?

Un mouvement qui s’essouffle et se radicalise

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : Samedi 5 janvier, -malgré une hausse inattendue par rapport à la semaine précédente- 50.000 gilets jaunes ont manifesté dans toute la France, selon le ministère de l’Intérieur, alors qu’ils étaient 287.000 il y a tout juste huit semaines.

L’essoufflement du mouvement s’accompagne aussi d’un autre facteur, probablement principale raison de la décrédibilisation progressive des gilets jaunes : les violences accompagnées de blocages de routes ou de ronds-points et atteintes à la liberté de circuler.

Après presque un mois de fermetures de magasins, de blocages d’accès aux centres commerciaux et de destructions d’infrastructures urbaines, les dégâts économiques sont lourds pour la France avec un coût qui s’élève à plusieurs millions d’euros. 

L’Acte VIII est marqué par de nombreux incidents entre ceux qui essaient de rentrer par force dans un ministère à Paris et d’autres qui s’attaquent à une gendarmerie à Dijon.

Ces violences peuvent s’expliquer par une envie de « visibilité » dans les médias : dans un mouvement qui devient de plus en plus minoritaire, il y a aussi de plus en plus de « radicalisation » pour être vu et entendu.

Par ailleurs, il y a le facteur de « fatigue » de certains manifestants après les fêtes de fin d’année, qui explique pourquoi l’enthousiasme du début a disparu. Convaincus d’être allés au bout du mouvement, certains se sont retirés en laissant le champ libre aux « plus radicaux » qui n’ont jamais caché leur volonté de renverser le gouvernement.

Les violences sont donc instrumentalisées dans le seul but d’attirer l’attention comme on le constate avec Eric Drouet, l’une des figures du mouvement, qui a appelé les manifestants à « rentrer dans l’Elysée » dans une vidéo.

Un mouvement « délégitimé » par les médias traditionnels et le gouvernement

On constate que les gilets jaunes n’ont plus la même cote de popularité auprès des Français mais ils n’en sont sûrement pas les seuls responsables.

Si l’escalade de la violence a fait désister plus d’une de la mobilisation des gilets jaunes, les chercheurs expliquent que les médias et le gouvernement se focalisent exprès sur la « radicalisation » de certains manifestants pour délégitimer tout un mouvement.

D’ailleurs il existe une véritable défiance de confiance des gilets jaunes envers les médias traditionnels : l’une des figures des « gilets jaunes », Ingrid Levavasseur, a même renoncé à être chroniqueuse dans une émission de BFMTV à la suite de nombreuses critiques dont elle a fait l’objet sur internet.

Focalisés sur « des incidents sporadiques » décontextualisés, les débordements de tel ou tel meneur et manifestant plus que les véritables revendications et manifestations pacifiques, certains médias contribuent ainsi à la désinformation sur le mouvement des gilets jaunes.

Cette exagération autour des violences commises en marge des manifestations des gilets jaunes -tout en minimisant les erreurs du gouvernement ou les violences policières- est contre-productive : elle empêche la mise en place d’un véritable débat national sur « l’essentiel » du mouvement : Que veulent vraiment les gilets jaunes ? Pourquoi manifestent-ils encore ? « Le fait divers fait diversion », comme disait Pierre Bourdieu.

De plus, la stratégie de communication du gouvernement ayant tenté de durcir la répression est en phase avec celle des médias : « dramatiser » la situation afin d’esquiver le fond des problèmes. Cependant cette politique est certainement loin d’être la plus pertinente puisqu’elle ne fait qu’alimenter la colère des manifestants accusés souvent d’être des « casseurs », « agitateurs » ou « provocateurs » avec des raccourcis surprenants.

Les Français divisés : l’efficacité du mouvement ne fait plus l’unanimité

Un dernier point à souligner pour mesurer le degré de succès ou d’échec du mouvement des gilets jaunes est son « efficacité » : si sa force réside dans le fait de ne pas avoir de représentant, orientation et programme politiques définis, c’est aussi paradoxalement sa plus grande faiblesse s’il souhaite s’inscrire dans la durée.

Si au départ les gilets jaunes ont pu s’organiser autour d’un objectif commun qui consiste principalement à faire supprimer l’augmentation des taxes sur les carburants -ce qui leur a d’ailleurs permis de gagner autant de soutien-, leurs revendications actuelles ne sont plus aussi claires.

Qui sont à ce jour les gilets jaunes et que revendiquent-ils encore après les reculades successives du gouvernement ? L’objectif principal est-il d’augmenter le pouvoir d’achat ou de renverser le pouvoir en place ? Cherchent-ils réellement le dialogue avec le pouvoir exécutif ou créer l’anarchie ?

Plus les réponses à ces questions restent difficiles à trouver, plus le soutien au mouvement s’affaiblit avec une division assez claire entre les classes populaires et les classes plus aisées qui ne se sentent pas concernées par les différentes revendications.

Des voix discordantes s’élèvent comme « les foulards rouges » qui dénoncent « la dictature » des gilets jaunes en réclamant « le rétablissement de l'ordre public et des libertés individuelles » !

Quelle est donc la solution pour éviter le dérapage ou la récupération politique de ce mouvement prometteur pour qu’il aboutisse enfin à un consensus national ?

Il n’y a sûrement pas une seule réponse à cette question : « Le grand débat national » pour ceux qui veulent encore donner une chance à l’exécutif, le nouveau parti politique « Les Emergents » créé par Jacline Mouraud (l'ex-figure des gilets jaunes à l'origine des manifestations) pour ceux qui sont usés de l’approche élitiste des partis conventionnels ou encore une sixième République pour ceux qui aspirent à une toute nouvelle gouvernance politique en France.

Enfin, s’il est évident que pour l’instant les gilets jaunes ne semblent pas avoir échoué sur toutes les lignes, la stratégie qu’ils adopteront pour faire perdurer les mobilisations lors des prochaines semaines sera déterminante pour la tournure que prendra leur mouvement.

 

 



SUR LE MEME SUJET