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La visite du président Erdogan en Grèce et les Turcs de la Thrace occidentale

Une étude de Cemil Dogac Ipek, docteur en Relations internationales à l'université Ataturk

La visite du président Erdogan en Grèce et les Turcs de la Thrace occidentale

Le président turc M. Erdogan a réalisé récemment une visite officielle en Grèce afin d’ouvrir une nouvelle page dans les relations turco-grecques. Il s’agit de la première visite d’un chef d’Etat turc dans ce pays depuis 1952. M. Erdogan a réalisé des entretiens bilatéraux au cours de cette visite et a rencontré les Turcs de Thrace occidentale. Par conséquent, les Turcs de Thrace occidentale et les problèmes qu’ils rencontrent ont été portés à l’actualité internationale.  

          Sur le plan géographique, la Thrace occidentale englobe les provinces grecques de Komotini, Xanthi et Alexandroupolis. Plus de 150.000 Turcs musulmans vivent actuellement en Thrace occidentale. La communauté turque de cette région a le statut de « minorité » découlant du Traité de paix de Lausanne datant de 1923. Néanmoins, les Turcs ne peuvent jouir de leurs droits de minorité dans la plupart des domaines. En raison des politiques de pression exercées par la Grèce contre les Turcs, ces derniers qui représentaient 65% de la population de Thrace occidentale dans les années 1920, ne sont aujourd’hui plus que 30%. En 1923, 84% des propriétés appartenaient aux Turcs, contre 25% actuellement.

          La jouissance des droits de minorité des Turcs de Thrace occidentale a commencé à régresser à partir des années ’60. Les Turcs ont été éloignés de l’administration des fondations à partir de 1967. L’utilisation de l’attribut « turc » a été qualifiée de crime à partir des années ’70. Dans les années ’80, les organisations non-gouvernementales minoritaires ayant l’attribut « turc » dans leur appellation ont été jugées illicites. Dans les années ’90, la loi datant de 1920 sur l’élection des muftis a été abolie, les muftis ont commencés à être directement désignés par un décret présidentiel. Des dizaines d’actions négatives similaires peuvent être énumérés.

          L’administration grecque avance que le terme « minorité turque » ne figure pas dans le Traité de paix de Lausanne. Elle ne reconnaît pas le droit des minorités à définir leur identité ethnique. Les articles du traité de paix de Lausanne sous le chapitre de la « Protection des minorités » utilisent le terme « musulman », de plus les stipulations figurant dans les procès-verbaux de la conférence ainsi que l’attribut « turc » figurant dans les autres jugements de l’accord, révèlent clairement que les membres de la minorité de Thrace occidentale exclus de l’échange de populations, sont des Turcs. D’autre part, les termes « turcs » et «grecs » figurent dans « l’accord et le protocole signés entre la Turquie et la Grèce sur l’échange des populations turque et grecque » et dans le document « établi » attribué aux personnes qui ne sont pas concernées par l’échange des populations.

          De nos jours, la minorité turque de Thrace occidentale rencontre de sérieuses difficultés dans plusieurs domaines notamment l’éducation, les libertés religieuses, les fondations et la représentation politique. La Grèce n’a appliqué aucun droit attribué à la minorité turque par le traité de Lausanne et les soumet à une très forte pression économique, sociale, politique et culturelle. La Grèce qui ignore littéralement l’identité « turque » et « la langue turque », exerce également une pression économique.

          La semaine dernière, j’ai réalisé plusieurs entretiens par téléphone et internet avec les figures prééminentes de la minorité turque de Thrace occidentale. Les principales plaintes de ces membres de la minorité turque sont la pression économique et le double standard en éducation. Ils se plaignent du fait que les Turcs ne sont pas embauchés, que la plupart d’entre eux travaillent dans les champs de tabac et que leur tabac est acheté à un prix plus bas que la moyenne nationale. L’éducation est particulièrement faible par conséquent les enfants ont du mal à apprendre le grec et le turc. Ils indiquent que le gouvernement grec pose des problèmes à l’arrivée des enseignants de Turquie. Ils soulignent que l’éducation en grec est intentionnellement de mauvaise qualité. Evidemment, ils empêchent ainsi que ces jeunes poursuivent des études et se dotent d’un métier.

          La République de Turquie souhaite que les Turcs de Thrace occidentale bénéficient de tous les moyens conformément au traité de Lausanne, aux acquis de l’Union européenne et aux droits de l’homme. La Turquie exige, dans ce cadre, que les décisions de la Cour européenne des Droits de l’homme soient appliquées. En effet, la Turquie a entrepris des initiatives très importantes ces dernières années pour répondre dans le dialogue aux besoins des citoyens turcs d’origine grecque. Par conséquent, il est absolument normal que la Turquie attende un comportement semblable de la part de la Grèce. Les Turcs de Thrace occidentale travaillent pour la Grèce en tant que bons citoyens grecs. En contrepartie, c’est leur droit le plus naturel d’attendre un comportement convenant aux jugements du traité de Lausanne et aux normes européennes.

          La visite d’Erdogan est une opportunité historique pour améliorer les relations et faire progresser l’amitié turco-grecques. La tenue d’une telle visite démontre la présence d’une telle volonté et d’une telle attente dans les deux parties. Mais plusieurs dossiers attendent une solution. La plupart de ces dossiers sont des problèmes devenus chroniques (comme les différends concernant Chypre, le plateau continental en Egée, l’espace aérien et les eaux territoriales). Cette visite ne donnera certainement pas de résultats concrets concernant la résolution de ces différends. Le principal résultat attendu de cette visite est l’établissement d’un climat de confiance et de bonne volonté. Cette visite officielle tenue après 65 ans d’intervalle, est une opportunité historique pour y arriver. Le développement des relations turco-grecques peut faciliter la résolution des problèmes de la minorité. La résolution de ces problèmes permettra de rapprocher davantage la Turquie et la Grèce.



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