Les femmes musulmanes réinventent le féminisme (Interview)

De passage à Tunis, berceau des révolutions arabes, la sociologue de l’Université de Paris-Diderot et militante féministe, Sonia Herzbrun a accordé une interview à Anadolu

Les femmes musulmanes réinventent le féminisme (Interview)

De passage, récemment, à Tunis, berceau des révolutions arabes, la sociologue de l’Université de Paris-Diderot et militante féministe, Sonia Herzbrun a accordé une interview à Anadolu. 

Des Mouvements de libération nationale au Printemps arabe

Auteure de nombreux ouvrages, dont un particulièrement remarquable sur le rôle des femmes arabes dans les Mouvements de libération nationale au XIXe et XXe siècle, la chercheure poursuit, également, sa réflexion sur le rôle des femmes au lendemain du Printemps arabe.

«Les femmes musulmanes avaient un rôle capital dans les Mouvements de libération nationale et le Printemps arabe par leur action citoyenne et politique. Elles se sont appuyées sur leur élan pour s’affirmer », explique l’auteure du livre «Femmes et politique au Moyen-Orient ». Résultat notable de cet élan, ajoute-t-elle, «le Printemps arabe a renforcé le rôle des féministes islamiques». 

Le féminisme islamique « une force pour s’affirmer publiquement »

Pour Sonia Herzbrun, « le féminisme islamique a donné aux femmes musulmanes une force pour s’affirmer publiquement loin des schémas copiés de l’Occident et de la colonie».

La sociologue défend l’idée que le féminisme islamique est « un courant profondément démocratique et anti-autoritaire qui conteste l’autorité patriarcale, l’autorité du clergé masculin et l’autorité politique qui se réclament, souvent, de façon erronée des textes religieux ».

Ainsi, les très nombreuses citoyennes européennes musulmanes qui s’en réclament «réinventent le féminisme et montrent que ce dernier est pluriel », a-t-elle estimé. 

« Je suis croyante et féministe »

Une lecture iconoclaste que Sonia Herzbrun assume. Si la féministe dénonce « une lecture patriarcale de la religion », c’est pour mieux défendre « une lecture de libération ». Une lecture qui ne se « réfère pas à un corpus violent ».

« Quand on est femme et féministe, on peut aussi avoir besoin du spirituel », nous explique celle qui se définit comme juive croyante. Car Herzbrun ne voit pas « de paradoxe entre la religion et le féminisme ». « Je suis croyante et féministe, c’est ma façon d’avoir un rapport au sacré », nous confie-t-elle. 

Une obsession contre le voile en rapport avec la colonisation

La Pr. émérite à l’Université de Paris-Diderot déplore qu’un certain féminisme occidental, particulièrement puissant en France, « entend expliquer aux femmes musulmanes comment s’émanciper de l’emprise de leur propre culture ».

Selon elle, l’obsession de ce courant féministe contre le voile « est en rapport avec la colonisation ». En France, « on a du mal à accepter que des femmes arborent un vêtement qui était celles des dominées et dont on voulait dominer les hommes, en leur imposant des codes qui ne sont pas les leurs ».

Dans ce contexte, le voile représente le refus de la femme musulmane « de se conformer à une image imposée par les colonisateurs ». Pour la chercheure, l’erreur de ce féminisme occidental est d’avoir « interrogé les femmes arabes sur leurs droits dans des termes calqués sur des problématiques occidentales ». 

De la diversité de l’Islam à la diversité des femmes

Dressée contre cette vision européo-centrée du monde, la sociologue défend la diversité. « La femme n’existe pas », lance la sociologue féministe pour mieux défendre la diversité des femmes. « Il y a des femmes extrêmement différentes dans des situations régionales, de classe différentes » défend-t-elle.

Cette diversité se retrouve également en Islam. « Il y a autant de lectures de l’Islam que des périodes historiques différentes. Le statut de la femme musulmane a évolué. Les grandes historiennes féministes en Égypte ont montré le rôle et la liberté des femmes à la grande époque de l’Islam. Quand on me dit que les femmes musulmanes sont infériorisées, je réponds que le prophète de l’Islam cousait lui même ses vêtements alors que le partage des tâches n’était pas à l’époque une revendication contemporaine. »

AA



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