Pourquoi Erdoğan est-il un fervent défenseur de Maduro ?

Deux pays lointains qui se battent contre les mêmes pressions des Etats-Unis et pays occidentaux souhaitant les contrôler en raison de leurs importances géostratégiques:la Turquie et le Venezuela ainsi que leurs chefs d’Etat n’ont jamais été aussi proches

Pourquoi Erdoğan est-il un fervent défenseur de Maduro ?

Deux pays lointains qui se battent contre les mêmes pressions des Etats-Unis et pays occidentaux souhaitant les contrôler en raison de leurs importances géostratégiques : la Turquie et le Venezuela ainsi que leurs chefs d’Etat n’ont jamais été aussi proches que depuis ces dernières années. En voici les raisons.

 

Öznur Küçüker Sirene, 30/01/2019

Plus de dix mille kilomètres et des continents les séparent mais ils sont unis dans leur volonté de créer un solide front commun face aux injustices des oppresseurs du monde : la Turquie et le Venezuela ne cessent en effet de surprendre le monde entier tant par leurs relations stratégiques que par les liens amicaux qu’entretiennent leurs chefs d’Etat.

 

Le monde a été divisé devant l’actuelle crise vénézuélienne : d’un côté le soutien des Etats-Unis, du Canada, d’une une grande partie de l’Amérique latine et des pays européens au chef de l’opposition et président du parlement vénézuélien Juan Guaido qui s’est « autoproclamé » président et de l’autre côté, les vives réactions de la Turquie, la Russie, la Chine, la Bolivie, du Mexique et de Cuba qui ont considéré cette situation comme une ingérence aux affaires intérieures du Venezuela et une violation grossière du droit international.

 

Mon frère Maduro ! Tenez-bon, nous sommes à vos côtés ! », a déclaré le président turc Recep Tayyip Erdoğan pour exprimer sa solidarité envers Nicolas Maduro.

 

Le peuple turc n’est pas resté non plus insensible face à cette agression non dissimulée contre la souveraineté vénézuélienne : son soutien envers Maduro a pris une telle ampleur sur les réseaux sociaux que selon l’analyse de la société Spredfast, sur 137 000 tweets utilisant le hashtag #WeAreMaduro, plus de la moitié étaient en turc alors que moins d’un tiers étaient en espagnol.

 

Comment expliquer donc ce soutien turc envers Maduro alors qu’une grande partie du monde revendique son départ ?

 

Le Venezuela sous le régime de Maduro : un allié majeur de la Turquie en Amérique latine

 

Tout d’abord sur le plan politique et diplomatique, rappelons que les relations entre la Turquie et le Venezuela ont commencé en 1950 mais qu’elles sont restées très limitées pendant une longue période jusqu’à ce qu’une nouvelle ère commence avec les développements et les visites réciproques de haut-rang qui ont eu lieu ces derniers temps entre les deux pays.

 

En effet, Erdoğan et Maduro sont devenus proches en 2016 lors du 23ème congrès mondial sur l’Énergie organisé à Istanbul et depuis, les deux présidents n’ont cessé d’accroître les échanges et la coopération économique des deux pays.

 

Si Maduro s’est rendu en Turquie quatre fois en seulement deux ans depuis 2016, son homologue turc a été le premier dirigeant de son pays à réaliser une visite au Venezuela au niveau présidentiel les 2 et 3 décembre 2018.

 

La stratégie d’Erdoğan de renforcer les liens diplomatiques avec le Venezuela n’est pas anodine : dans un moment où l’image des Etats-Unis se dégrade de plus en plus sur la scène internationale, la Turquie peut y trouver une opportunité d'accroître son influence à travers le monde.

 

Avec les aides et les investissements, la Turquie a déjà noué des liens étroits avec des pays des Balkans, du Moyen-Orient et de l’Afrique, élargissant ainsi son réseau d'alliés non membres de l'OTAN. Le Venezuela sert également de base à la Turquie en Amérique latine.

 

C’est ainsi que Maduro a félicité Erdoğan à plusieurs reprises, le saluant comme « le leader du nouveau monde multipolaire ».

 

Relations économiques avantageuses pour les deux parties

 

Pour le Venezuela, les avantages de resserrer les liens économiques avec la Turquie sont évidents : alléger son isolement sur le plan international et créer des opportunités avec des sociétés turques qui ont plus de compétences que les sociétés vénézuéliennes dans les secteurs de la production, de l’industrie et des services.  

 

Lors de sa visite à Caracas, Erdoğan s'est engagé à renforcer les liens économiques de son pays avec le Venezuela. Lors d'un forum d'affaires, Maduro a déclaré que les entreprises turques avaient l'intention d'investir 4,5 milliards d'euros dans son pays. Les deux pays ont signé des accords de coopération couvrant divers secteurs, notamment les mines, la défense et le tourisme.

 

Entre-temps, la Turquie fournit une aide alimentaire au Venezuela frappé par la crise économique. Son agence de développement, la TİKA, fournit également du matériel médical ainsi qu’une infrastructure de soutien. Par ailleurs, alors que les transporteurs occidentaux ont en grande partie cessé de desservir le Venezuela, Turkish Airlines opère encore plusieurs vols par semaine à destination de Caracas.

 

Le ministère des Affaires étrangères a déclaré que la Turquie agissait pour des raisons humanitaires et dans l’objectif de développer des relations amicales avec le Venezuela.

 

« La poursuite de la stabilité, de la prospérité, de la paix et de la sécurité au Venezuela est vitale pour la paix et la stabilité tant régionales que mondiales », a annoncé le ministère dans un courrier.

 

Pour la Turquie, les avantages d’un tel rapprochement sont encore plus considérables : en effet, malgré toutes les difficultés politiques et économiques que le pays traverse notamment en raison des sanctions américaines – dont notamment l’hyperinflation et d’importantes pénuries alimentaires-, le Venezuela est l’un des pays les plus riches du monde en termes de ressources naturelles. Sa riche réserve de pétrole, ses grands terrains agricoles non utilisés mais conformes à l’élevage, ses mines d’or font du Venezuela, un marché de première importance pour les entreprises turques.

 

D’ailleurs, suite à une vague de sanctions internationales, le Venezuela a commencé à réaliser le raffinage de son or en Turquie, la préférant à la Suisse. Le commerce d’or -qui est une importante alternative au dollar- avec Caracas apportera une importante contribution financière à la Turquie.

 

Dans un tel contexte de rapprochement, les échanges commerciaux entre les deux pays ont plus que doublé au cours des cinq dernières années. Selon les données de l’Institut turc des Statistiques, le volume des échanges commerciaux entre la Turquie et le Venezuela, a dépassé le 1 milliard de dollars lors des 10 premiers mois de l’année 2018.

 

Front commun face aux injustices de l’oppresseur

 

Si les chiffres et données font penser à première vue que l’alliance entre la Turquie et le Venezuela est principalement d’ordre économique, c’est faux : la coopération économique n’est que l’une des conséquences parmi d’autres d’une union « idéologique » et d’un sentiment « d’injustice » subie par les deux pays notamment face à l’impérialisme américain.

 

En visite à Caracas début décembre, Erdoğan avait dénoncé les sanctions occidentales contre le Venezuela. Rappelons que la Turquie aussi avait été frappée par les sanctions américaines en 2018- levées depuis -, ce qui avait provoqué la dépréciation de la livre turque face au dollar.

 

« On ne peut sanctionner un peuple entier pour résoudre des désaccords politiques », avait déclaré Erdoğan à Caracas, tout en soulignant que « les restrictions commerciales et les sanctions sont une chose fallacieuse et ne font qu'aggraver l'instabilité ».

 

Erdoğan et Maduro partagent également des expériences et des discours similaires : les deux dirigeants se sentent souvent négligés voire menacés par l'Occident. On peut facilement établir un lien entre la tentative d'assassinat de Maduro le 4 août dernier et la tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016 en Turquie, orchestrée afin de renverser le gouvernement d’Erdoğan.

 

Alors qu’Erdoğan est un leader qui se positionne depuis le début de son mandat comme un protecteur des opprimés -la Turquie est le pays le plus généreux du monde en termes d’aide humanitaire et le premier pays d’accueil des réfugiés syriens- et un défenseur des pays qui subissent la pression des États-Unis aux niveaux national et international, Maduro aussi accuse les Etats-Unis de vouloir mettre la main sur le pétrole du Venezuela et dénonce des sanctions « unilatérales, illégales, immorales et criminelles ». 

 

Par ailleurs, un autre point important rapproche les deux leaders -ce qui déplaît fortement aux Etats-Unis-: Maduro et son prédécesseur, Hugo Chavez, qui a rompu ses liens avec Israël en 2009, ont tous deux été des critiques virulents d’Israël et de puissants partisans de la cause palestinienne.

 

Enfin, Nicolas Maduro bénéficie également d’une popularité grandissante aux yeux du peuple turc : Lors de la cérémonie d'accueil du président turc au Venezuela, des enfants vénézuéliens avaient accueilli Erdoğan avec enthousiasme en brandissant des drapeaux turcs. Lorsqu'un des enfants a fait tomber son drapeau turc, Maduro l'a ramassé pour le redonner à l'enfant qui l'a fait tomber. Ce geste n’a fait que renforcer la sympathie du peuple turc envers le leader vénézuélien.

 

Ce n’est pas tout : lors de sa visite en Turquie, Maduro a également fait une apparition sur le plateau de tournage d'une série turque très populaire dans le pays et dont il est un grand fan, Diriliş Ertuğrul, qui raconte l’histoire héroïque du père du fondateur de l'Empire ottoman. Son passage au steak house du célèbre chef turc Nusret Gökçe, alias Salt Bae, a aussi beaucoup fait parler de lui.

 

En conclusion, le rapprochement de la Turquie et du Venezuela se résume à l’histoire de deux pays lointains qui partagent les mêmes aspirations économiques et idéologiques : sauver leurs pays du joug de l’impérialisme américain tout en renforçant leurs économies sans pression ni intervention étrangères. Si la distance géographique les sépare, la foi de leurs présidents et peuples en l’avenir les rapproche plus que jamais.



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