Trump : un allié ou un ennemi de la Turquie ?

Trump a un style bien spécial et déstabilisant : dans son approche de pression / dépression qui consiste à attaquer pour ensuite rassurer sa cible, que cherche-t-il réellement ?

Trump : un allié ou un ennemi de la Turquie ?

Öznur Küçüker Sirene, 16/01/2018

 

Après sa déclaration au sujet du retrait des troupes américaines de Syrie suite à son entretien téléphonique avec le président Erdoğan -ce qui était interprété comme une « victoire diplomatique » pour la Turquie-, Trump a encore une fois surpris le monde entier en menaçant la Turquie de la « dévaster économiquement » si elle s’en prend à ses alliés terroristes des YPG en Syrie.

Trump a un style bien spécial et déstabilisant : dans son approche de pression / dépression qui consiste à attaquer pour ensuite rassurer sa cible, que cherche-t-il réellement ? Intimider son interlocuteur avec ses chantages ou juste séduire et calmer ses électeurs dans une gestion politique qui fait penser à une sorte de « télé-réalité » ?

Des tweets « menaçants » : un style bien propre à Trump

En réponse à la menace scandaleuse de Trump contre la Turquie, le ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu a déclaré : « Les partenaires stratégiques ne communiquent pas via les réseaux sociaux ».

Or, ce ne serait certainement pas un mystère si on vous disait que Trump est le président « Twitter » par excellence. Avant, depuis et après son arrivée au pouvoir aux Etats-Unis le 20 janvier 2017, Trump est un utilisateur « compulsif » de Twitter qui était également son canal de communication privilégié tout au long de sa campagne présidentielle.

Selon le cabinet de conseil Burson Cohn & Wolfe (BCW), « Donald Trump est devenu le dirigeant mondial le plus suivi sur Twitter en octobre 2017 ». Son compte cumule aujourd’hui plus de 57 millions d’abonnés et Trump continue à privilégier Twitter plus que des apparitions télévisées sous prétexte qu’il ne fait pas confiance aux médias conventionnels.

A l’ère des réseaux sociaux, ce président en phase avec son temps ne cherche pas seulement à attirer le maximum de personnes dans le monde pour faire passer ses messages politiques mais aussi à « choquer », « déstabiliser », « faire peur ». Car derrière son apparence se cache un véritable stratège : en tant qu’ancien animateur de télévision et homme d’affaires accompli, Trump maîtrise parfaitement les failles de la psychologie humaine.

Tout comme les médias qui essaient d’attirer le maximum de lecteurs avec des « titres sensationnels », Trump aime surprendre et irriter : il sait très bien que c’est le meilleur moyen de faire tourner tous les regards vers lui.

En parallèle avec cette envie constante d’être « au centre de toutes les attentions » -ce n’est pas pour rien que son slogan est Make America Great Again (« Rendre sa grandeur à l’Amérique »)-, Trump « attaque » et « complimente ». Néanmoins, ses attaques tout comme ses compliments « artificiels » ne sont que des outils pour mieux servir sa stratégie.

Dans un tel contexte, la Turquie n’est clairement pas le seul pays que Donald Trump menace et attaque régulièrement sur Twitter.

Rappelons par exemple le rapprochement plus que surprenant entre Donald Trump et le leader nord-coréen Kim Jong-un alors que le monde entier s’attendait à une « guerre nucléaire » entre les deux pays après une série de publications Twitter aussi effrayants que « drôles » -notamment au sujet du fameux « bouton nucléaire »- entre les chefs d’Etat.

Encore un autre exemple frappant concerne le président français Emmanuel Macron que Trump adore tacler violemment sur Twitter. Macron a été plusieurs fois attaqué par Trump sur de nombreux sujets tels que l’accord de Paris sur le climat, le projet de créer une armée européenne ou encore récemment les manifestations des gilets jaunes.

Un président qui oscille entre populisme et realpolitik

Si Trump aime passer autant de temps sur Twitter c’est aussi pour mieux observer les « tendances » de ses électeurs sur des questions importantes qui concernent tout autant la politique intérieure que la politique étrangère.

Il sait pertinemment bien que ceux qui ont voté pour lui aiment quand il met en avant « la grandeur et la puissance » des Etats-Unis, ce pays qui peut encore tenir tête au monde, le menacer, le faire trembler avec des menaces de guerre, sanctions et avertissements. Ses tweets servent donc à alimenter une certaine forme de populisme tout en lui permettant de satisfaire ses électeurs et d’en attirer de nouveaux.

Cependant, si Trump maîtrise parfaitement les outils du « show business », il connaît également ses « limites » dans le realpolitik. En satisfaisant ses électeurs à qui il prouve à quel point les Etats-Unis sont encore aujourd’hui puissants, il ne peut pas non plus définitivement tourner le dos à ses alliés voire à ses « pseudo-ennemis » car ce qui compte avant tout pour Trump, ce sont « les intérêts économiques ».

Prenons l’exemple récent de l’affaire du pasteur américain Brunson. Dans un article d’analyse, le Financial Times avait déclaré que la décision de presser la Turquie à libérer Andrew Brunson visait à satisfaire les électeurs chrétiens évangéliques qui sont au cœur de la base de soutien de Trump.

Le président des États-Unis a ainsi utilisé le différend avec la Turquie à propos du pasteur détenu pour recueillir des votes avant les élections législatives de novembre 2018.

Après la libération de Brunson– ce qui lui a permis d’augmenter sa cote de popularité dans son pays-, Trump n’a d’ailleurs pas hésité à rassurer aussi son allié turc : « Nous avons une perception différente de la Turquie aujourd’hui par rapport à celle d’hier. Et je pense que nous avons une chance de vraiment nous rapprocher de la Turquie et peut-être d’avoir une très, très bonne relation ».

Jongleur habile entre populisme et realpolitik, Trump suit aujourd’hui exactement la même stratégie au sujet du retrait des troupes américaines de Syrie. Un jour, il menace la Turquie de la « dévaster économiquement » pour protéger ses alliés terroristes, un autre jour, il vante « le potentiel économique » entre la Turquie et les Etats-Unis. On constate d’ailleurs qu’en menaçant la Turquie, il essaie de calmer l’organisation terroriste YPG qui se sent trahie par les Etats-Unis mais il leur soumet également la condition de « ne pas provoquer la Turquie » pour ne pas trop énerver la partie turque.

En résumé, Trump semble être un équilibriste entre ses électeurs, ses rivaux et ses alliés. Il aime les surprendre, titiller, menacer, déstabiliser pour ensuite les rassurer. On ne peut jamais compter totalement sur lui mais on ne devrait certainement pas prendre non plus ses menaces au premier degré.

Trump loin d’être le seul décisionnaire de la Maison Blanche

Dans sa folie des grandeurs, le plus grand obstacle à Trump est certainement « son entourage » qui l’empêche d’agir en toute liberté comme il le souhaiterait.

Néanmoins Trump n’est pas intimidé par les critiques de l’establishment américain. Quel que soit le prix à payer, il souhaite être et mettre les Etats-Unis au centre du monde. Tous ceux qui peuvent lui faire de l’ombre dans ce chemin sont donc à « éliminer ».

La classe dirigeante américaine est en quelque sorte déboussolée devant ce milliardaire impossible à freiner dans ses ambitions : la seule et la plus grande carte à jouer contre lui est ses « supposées relations avec la Russie » avec le rôle majeur de ce pays dans sa prise de pouvoir.

Interrogé sur les révélations du New York Times à propos de l'ouverture en 2017 d'une enquête de la police fédérale (FBI) visant à déterminer s'il avait œuvré pour le compte du Kremlin, Trump réagit brutalement. « C’est une arnaque monumentale », dit-il. « Non seulement je n'ai jamais travaillé pour la Russie mais je pense que c'est une honte que vous posiez cette question ».

Pour garder les rênes de l’administration américaine, Trump se doit donc être prudent : c’est ce qui le pousse à effectuer régulièrement du « ménage » dans son entourage, un « nettoyage diplomatique » en faveur de telle ou telle cause ou décision remise en question. Ceux qui ne sont pas contents des ultimatums de Trump sont licenciés ou gentiment invités à démissionner.

C’est ainsi qu’au printemps 2018, en moins d'un mois, Trump a viré avec plus ou moins de diplomatie quatre membres de son administration. Après sa décision surprise de retirer les troupes américaines de Syrie -tout en déléguant à la Turquie la tâche d’éliminer les restes de Daech-, son secrétaire à la Défense, James Mattis, a démissionné le lendemain et son envoyé spécial auprès de la coalition internationale anti-Daech, Brett McGurk a suivi le pas de Mattis un jour plus tard.

Malgré l’ampleur inquiétante de ces démissions et licenciements, Trump ne peut pas non plus offusquer tout son entourage et devrait un minimum prendre en compte leurs inquiétudes et critiques. Ceci explique en partie pourquoi après avoir tout d’abord annoncé un retrait rapide de Syrie, Donald Trump a indiqué que le rapatriement des troupes américaines se ferait finalement « lentement ». C’était en quelque sorte une « victoire » de son entourage sur lui, qui arrive malgré tout à se faire entendre.

La Turquie : un allié historique et stratégique, impossible à sacrifier pour les Etats-Unis

Enfin, pour revenir au sujet des relations turco-américaines, nous pouvons déduire du caractère bien trempé de Trump que nous avons décrit plus haut, qu’il est loin d’être un « ennemi » de la Turquie mais qu’il ne peut pas non plus se montrer toujours tendre envers ce pays pour satisfaire ses électeurs et son entourage.

Même si dans la scandaleuse affaire du meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, Trump a tenté de « couvrir » son allié saoudien, il sait qu’il ne peut pas éternellement compter sur un pays aux pratiques moyenâgeuses dans la poursuite de ses stratégies au Moyen-Orient.

Quel autre pays pourrait-il donc être mieux placé que la Turquie, un allié historique et stratégique dans la région, -en dehors d’Israël bien évidemment !- pour une coopération tant militaire qu’économique ?

Les Etats-Unis figurent également parmi les cinq premiers partenaires commerciaux de la Turquie et la coopération économique des deux pays semble même se renforcer davantage lors des prochaines années.

Ce que nous observons dans des échanges parfois « tendus » entre la Turquie et les Etats-Unis, c’est finalement une « fausse crise » entre deux pays qui tissent des liens d’une alliance durable fondée sur des intérêts malgré les divergences.

Car si la Turquie ne peut pas définitivement fermer la porte à la première puissance mondiale, les Etats-Unis -ni même Trump qui suit la stratégie de « la carotte ou le bâton » dans sa politique étrangère- ne peuvent non plus sacrifier pour rien au monde un allié de taille comme la Turquie.

 

 



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